Il n’est guère étonnant que les surréalistes, et les dadaïstes avant eux, aient été séduits par l’œuvre de Paul Klee, dont l’inventivité semble couler de source, et dont le génie s’exprime avec une souplesse et une sorte de naturel qui suscitent admiration et émerveillement.

Aujourd’hui encore, et quels que soient les artistes ou les mouvements auxquels on le confronte, le peintre tire magistralement son épingle du jeu. Avec le soutien du Centre Pompidou, qui a prêté pas moins de 60 peintures, collages, photographies et dessins, et non des moindres (sur les 250 pièces montrées), le Centre Paul Klee de Berne amène l’artiste à dialoguer avec l’ensemble des surréalistes, peintres et poètes.

Ni surréaliste, ni cubiste, ni même abstrait

Klee ne fut pourtant jamais considéré véritablement comme un peintre surréaliste, pas plus qu’il ne fut classé comme cubiste, ni même abstrait ou figuratif. Ainsi, durant la période délicate de l’entre-deux-guerres, l’artiste allemand a su convaincre, par la seule force de son travail, les tenants d’un courant aussi français que le surréalisme, et jusqu’à son pape, André Breton.

L’exposition s’ouvre d’ailleurs sur un florilège de témoignages de respect et de marques de fascination, dans la veine poétique (Aragon: «C’est à Weimar que fleurit une plante qui ressemble à une dent de sorcière»), métaphorique (René Crevel: «Paul Klee a libéré un essaim de petits poux ludiques. Un simple cheveu devient pont entre ciel et terre.»), ou sous la forme d’une évocation teintée d’étrangeté (Robert Desnos: «Klee a vécu dans la planète Mars. Il vit depuis lors dans le souvenir de ce monde étrange»).

Breton, Ernst, Eluard, Miró, Arp, Masson, Artaud, Georges Bataille ou René Char, tous y sont allés de leur petit mot, toujours élogieux, mais aussi toujours un peu effaré: comme si chacun de ces créateurs, devant ce flux inépuisable d’images et de couleurs, n’avait de cesse de s’interroger à son sujet.

Tiroirs et surprises

Le parcours se présente comme un dispositif de tiroirs, ou casiers, dédiés à des thèmes, des obsessions, que Klee a partagés avec les surréalistes. Non des techniques: celles-ci, le collage, le frottage et autres expérimentations relevant de la petite cuisine du peintre, se retrouvent ici et là, selon les besoins des artistes. Seules les techniques – l’écriture automatique, le «cadavre exquis» et, du côté de Klee dès 1905, les «psychogrammes» – destinées à amener l’inconscient à affleurer au jour sont traitées pour elles-mêmes.

Ouvrons donc le tiroir où, ô surprise, on découvrira un choix d’objets surréalistes, tous plus curieux les uns que les autres et conçus pour leur absurdité même et leur parfaite inutilité. Tels le célèbre «Cadeau» de Man Ray, sous la forme d’un fer à repasser bardé de pointes, ou cet autre objet, invisible, que manipule le modèle d’une statue de Giacometti. Klee pour sa part n’a pas créé d’objets répondant à la définition du surréalisme: il a seulement ramassé, et parfois encadré, des plantes, coquillages, pierres, nids ou fragments de peau de serpent, et s’en est inspiré.

Car un autre compartiment, plus spacieux, relève de l’herbier ou du jardin des plantes, et là chacun y contribue, Max Ernst et son «Histoire naturelle» à base de frottages réalisés sur des éléments concrets de la nature et du paysage, comme des feuilles ou des écorces, Arp avec ses arbres et ses fleurs semblables à des amibes, Valentine Hugo et son «Esprit du tournesol» et Klee, bien sûr, avec moult brins d’herbe, Fleurs crépusculaires et bassins de poissons rouges.

Parmi les thèmes abordés, on ne saurait passer sous silence la sexualité et l’érotisme, qui rappellent que les surréalistes se sont largement inspirés des théories de Freud. Une approche choc chez Magritte («Le viol»), qui passe par l’utilisation de la poupée chez Bellmer, plus satirique chez Klee, et inédite chez Jindrich Stryrsky («Rêve de serpents») ou Salvador Dali («Etude d’alphabet érotique»).

Mécaniques du corps

L’exposition offre en effet autant de petits bijoux «inédits», pour qui ne les connaît pas, que de pièces célèbres, dont font partie une version de «La Clef des songes» de Magritte, la «Rencontre d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection» vue par Man Ray (d’après Lautréamont) et ce fameux «Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire» par Giorgio de Chirico, où le poète, qui sera blessé à la guerre, sert avant l’heure de cible à quelque dieu inconnu. Les mécaniques du corps, une définition métaphysique de l’espace, le portrait, plus proche du masque, avec la part de secret que cela implique, que du rendu fidèle d’une physionomie, autant de thèmes également traités au fil de la présentation.

Une présentation qui, dans la ligne de Paul Klee, fait la part belle aux œuvres inventives dans leur expression même, loin de l’image d’un style léché que donne parfois le surréalisme. Enfin, la part de rêve est garantie: à ce titre, on ne saurait assez recommander au visiteur de contempler le «Chien aboyant à la lune» signé Joan Miró, comme on contemplerait la lune elle-même.

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«Paul Klee et les surréalistes», Centre Paul Klee, Berne, jusqu’au 12 mars 2017. Ma-di 10h-17h. www.zpk.org