Paul Lynch embrase les paysages irlandais

Genre: Roman
Qui ? Paul Lynch
Titre: La Neige noire
Trad. de l’anglais par Marina Boraso
Chez qui ? Albin Michel, 310 p.

L’Irlandais Paul Lynch a livré l’an dernier un premier roman magistral aux allures de chasse à l’homme, Un Ciel rouge, le matin, western métaphysique pétri dans la tourbe poisseuse du Donegal, avec un sens très irlandais de la déréliction et un scénario rappelant l’univers famélique de Cormac McCarthy. Né en 1977 dans ce même Donegal, installé à Dublin où il collabore régulièrement à l’Irish Daily Mail et à l’Irish Times, Lynch raconte qu’il s’est choisi comme devise un vers de son compatriote Seamus Heaney – «Compose in darkness» – et, si on lui demande dans quel état d’esprit il travaille, il répond que l’écriture est pour lui une sorte d’immolation, une déambulation intérieure qui le pousse parfois vers les pires abîmes, «au-delà de toute limite». Ces abîmes, Lynch les explore de nouveau dans La Neige noire, roman impitoyable qui s’embrase comme un enfer en transformant les paysages irlandais en un gigantesque théâtre des passions.

Au début du XXe siècle, Barnabas Kane a été chassé du Donegal par la misère et il s’est réfugié à New York, où il a trimé sur des chantiers et où il a rencontré une ouvrière – Eskra – qu’il épousera avant de revenir s’installer sur sa terre natale, à 33 ans, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce coin d’Irlande, on lui a fait sentir qu’il était indésirable et l’un de ses voisins l’a surnommé «Faux-Pays», comme s’il était un traître, un paria. «Quel endroit de merde. Moi je n’ai pas traité les autres différemment quand je suis revenu, je ne me suis jamais donné des grands airs. Je suis tout pareil qu’avant mais à leurs yeux mon absence m’a changé», lance Barnabas, qui raconte comment, avec Eskra et son jeune fils Billy, il s’est escrimé à tenir à bout de bras sa ferme du Donegal avant qu’elle ne parte en fumée. Un incendie criminel qui a tué son commis Matthew et ravagé son étable, où le bétail – une quarantaine de vaches – a été décimé.

Cette épreuve, les Kane la vivront dans le pire dénuement. Et devront affronter le regard accusateur des voisins, une suspicion de plus en plus sournoise, de plus en plus accablante, d’autant que l’épouse de Matthew les rend responsables de sa disparition. Comment tenir le coup face à une telle hostilité? Il n’y aura pas de happy end, Lynch noircit de plus en plus le tableau, décrivant, au fer rouge, la brutalité de l’Irlande rurale, terre ingrate où s’accumulent non-dits, rancœurs et jalousies. La Neige noire est un roman incandescent et glacial, qui met en scène une humanité égarée dont Lynch résume la quête tragique en une phrase: «Nous tâtonnons dans le noir pour chercher des réponses, et pour nous persuader qu’elles sont vraies.»