Trois romans seulement et, déjà, une voix inimitable. Un réalisme halluciné. Une prose incantatoire, hypnotique, aux accents parfois bibliques quand la lumière finit par jaillir des ténèbres, même si «l’ultime vérité est cette noirceur qui joue avec toute chose». Né en 1977 dans le Donegal, aujourd’hui installé à Dublin, Paul Lynch écrit comme un possédé: une sorte d’immolation qui ne cesse de le pousser vers les pires abîmes – «au-delà de toute limite», dit-il. Ces abîmes, l’auteur d’Un ciel rouge, le matin et de La neige noire les explore de nouveau dans Grace, un roman qui s’embrase dans des décors d’apocalypse: une Irlande dévastée, à l’heure de la grande famine qui a débuté en 1845.

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Sur une colline «nervurée de rochers» et garrottée par la poigne du froid au seuil de l’hiver, le hameau de Blackmountain est sinistré, victime d’une effroyable misère sous des arbres dénudés, semblables à «des vieillards promis au châtiment». Lorsque quelqu’un frappe à une porte, on ne trouve bien souvent que la main tendue d’un mendiant. Harcelée par un prédateur sexuel chargé de collecter les loyers, Sarah Coyle – déjà rencontrée dans le premier roman de Lynch – en est à sa cinquième grossesse et son corps n’est plus qu’un «outil de ferme cabré par la tension».

Un déguisement pour échapper au pire

Un matin, alors qu’un déluge de pluie et de neige ravage la contrée, Sarah se précipite dans la chambre de sa fille aînée, Grace, 14 ans, et l’entraîne vers un billot où elle lui taillade les cheveux avant de lui bander la poitrine et de la déguiser en homme avec de vieilles frusques, une casquette vissée sur son crâne. C’est dans cet accoutrement que Grace va quitter sa famille pour aller gagner sa pitance et chercher un emploi sous des cieux que sa mère espère moins rudes. «Quand la jeune fille plaque ses mains sur ses oreilles, écrit Lynch, elle entend que s’élève un grondement de tonnerre lointain. Tout près, sous les cognements sourds de son cœur, elle devine le hurlement silencieux de l’effroi.»

La voilà sur la route, telle une vagabonde échappée des Raisins de la colère, en marche vers nulle part. Elle n’est pas seule. Son petit frère Colly – 12 ans, un trésor d’innocence et de malice – l’a secrètement rejointe, comme si le Ciel lui envoyait un ange gardien. Ensemble, ils dorment dans des étables ou des cahutes abandonnées, «assaillis par la longue dent de la faim». Et lorsque le malheureux Colly voudra repêcher la dépouille d’un mouton dans une rivière, il sera tragiquement happé par les flots.

Plaisanteries à la Tom Sawyer

Le miracle, sous la plume de Lynch, c’est que la voix du gamin reviendra hanter Grace tout au long de sa cavale, comme un fantôme surgissant de l’au-delà pour lui adresser ses plaisanteries à la Tom Sawyer et toute une litanie de blagues qui lui permettront de garder courage dans la tourmente. «Continue, biquette, à aller de l’avant!» lui lance-t-il. Parfois, il lui parle des humains et devient soudain plus sombre: «Notre âme est complexe, elle déborde de chagrin, de colère, de culpabilité et de toutes ces choses qui rendent les gens si amers.»

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Sur la terre des «mangeurs de cailloux», au cœur du Donegal, Grace dénichera de petits boulots chez des fermiers puis, toujours déguisée en garçon, elle gardera des troupeaux dans les tourbières avant de poursuivre son chemin pour aller trimer avec des terrassiers – une tâche de Sisyphe dont elle s’échappera en compagnie de John Bart, autre loqueteux au bras atrophié.

C’est au cours de l’automne 1849 que s’achève la douloureuse épopée de Grace. Elle a 19 ans. Dans une mission dirigée par un étrange prédicateur, elle aura le sentiment que Dieu lui tend enfin la main et c’est sur le mot «lumière» que se referment ses confessions, alors que le pays commence à endiguer sa misère.

Une écriture au fer rouge

Peinture des années les plus dévastatrices de l’histoire irlandaise, ce roman est une parabole où dialoguent les vivants et les survivants, quand il est «si difficile de venir en aide aux êtres qui nous lèvent le cœur». Mais ces pages sont aussi un adieu à la civilisation, sous le regard d’un desperado qui décrit la brutalité des humains, lorsque l’espérance disparaît. Reste cette écriture magnifique, brûlée au fer rouge par un lyrisme flamboyant qui s’accorde constamment aux émotions de l’héroïne, tout en évitant le piège du misérabilisme.

Quant à la fiction, elle n’est jamais un acte gratuit, aux yeux de Lynch, mais au contraire un «moyen de connaître le monde», tout en réinventant le passé. «L’écrivain, explique-t-il, est le célébrant du moi le plus profond, ce moi qui demeure inconnaissable. Mais c’est aussi, paradoxalement, à ce moment-là qu’il commence à cerner son sujet. Comment débuter, cependant? Face au livre à écrire, l’auteur ne possède pas encore de langue, tout reste à créer. Cela commence par un passage de relais de l’inconscient, la partie de l’esprit plus ancienne que le langage. Et l’écrivain n’a plus qu’à attendre, la langue liée, un bandeau sur les yeux.»

De quoi hanter longtemps le lecteur, sorte de somnambule errant sur les traces de l’inoubliable Grace, sous les cimes glacées d’une Irlande en proie aux pires tourments.


Roman
Paul Lynch
Grace
Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso
Albin Michel, 485 p.


Citation:

«Notre âme est complexe, elle déborde de chagrin, de colère, de culpabilité et de toutes ces choses qui rendent les gens si amers»