Paul Meyer parle vite, presque aussi vite que sa clarinette volubile. Peu de gens savent qu’il est aussi chef d’orchestre – une vocation qu’il a pourtant consolidée ces dernières années, en Asie et en Europe. «La direction d’orchestre représente désormais plus de 50% de mon activité», dit-il, tout en précisant qu’il n’a jamais lâché son instrument. «Je joue de la clarinette tous les jours.» Comme le dit le chef Myung-Whun Chung, qui est lui-même pianiste: «Si vous ne jouez plus, vous allez perdre le rapport avec le son.»

A 48 ans, Paul Meyer n’a rien perdu de son aisance à la clarinette. On retrouve son souffle enjôleur et sa virtuosité ailée dans un très joli double CD des quatre Concertos pour clarinette de Louis Spohr, enregistrés avec l’Orchestre de chambre de Lausanne, paru récemment chez Alpha. Au Paléo Festival, il y a à peine trois semaines, il jouait le Concerto pour clarinette de Mozart – œuvre contemplative et solaire par excellence – devant une foule. «Je suis curieux, j’aime me frotter à ce genre d’expérience qui me sort de mes habitudes.» Pour aller plus loin encore, Paul Meyer accompagnera la voix d’Anne Sofie von Otter et le Pepe Lienhard Big Band, le 23 août au St Prex Classics, sur des musiques de Duke Ellington, Count Basie et Cole Porter – l’une de ces soirées cross-over dont raffole le festival.

Le plaisir comme moteur

Paul Meyer a eu la chance de naître sous une belle étoile. Ses parents n’étaient pas musiciens, mais ils ont eu le flair de mettre leurs cinq enfants (!) à la musique. Entre son frère (hautbois) et ses trois sœurs (flûte, basson, alto), le petit Paul, né le 5 mars 1965 à Mulhouse, profite d’une saine émulation. «Mes parents nous obligeaient à être sérieux, on était tous assidus.» Le cor, avec son gros pavillon, fascine l’enfant, puis la trompette, mais c’est la clarinette qui l’emporte. «Je me souviens du plaisir à jouer, un plaisir physique comme peuvent l’avoir les artisans à modeler quelque chose.» Une évidence qui s’accompagne d’un élan à partager la musique, avec des «jeunes amis» ou «des partenaires amateurs qui pouvaient avoir l’âge de vos grands-parents».

Puis vient le cursus plus traditionnel – presque obligé. A 13 ans, l’adolescent fait ses débuts de soliste avec l’Orchestre symphonique du Rhin pendant ses études au Conservatoire de Mulhouse. A 14 ans, il entre au Conservatoire national supérieur de musique de Paris (CNSM), la grande école par où passent tous les futurs solistes. En deux ans, il décroche son prix au CNSM, assorti de la musique de chambre et des classes annexes. «Puis je suis allé me perfectionner en Suisse, à la ­Musik-Akademie de Bâle, auprès de Hans Rudolf Stalder, un très bon professeur avec lequel j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler.» Toujours le «plaisir», moteur de l’épanouissement.

Si bien qu’à 17 ans, en 1982, il remporte le Concours Eurovision des jeunes musiciens français. Un tremplin inespéré. «J’ai tout de suite joué en soliste, à l’âge où d’autres ne sont même pas encore entrés au Conservatoire.» Son «premier job», il l’obtient à 18 ans, en 1983, comme clarinette solo à l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Mais chez Paul Meyer, tout va vite. Très vite. En 1984, il entre à l’Ensemble intercontemporain de Paris, le fief de Pierre Boulez. En 1985, il est nommé clarinette solo de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, où il restera trois ans.

Le brillant clarinettiste remporte par ailleurs le prestigieux Young Concert Artists Competition de New York, en 1984. A cette occasion, durant un séjour là-bas, il y rencontre le clarinettiste de jazz Benny Goodman, 76 ans, bien connu de Stravinski, Bartók et ­Copland. Goodman l’appelle au lendemain d’un concert. Ensemble, ils sortent des instruments. Ils font une sorte de jam-session, chez le jazzman, alors que le vieil homme, qui a des «petites baisses techniques», n’a rien perdu de sa musicalité et de son phrasé. «C’est le genre de musicien qui ne viellit jamais. Voyez les chefs d’orchestre âgés: il leur suffit de faire de petits mouvements et d’aller à l’essentiel pour que tout l’orchestre comprenne d’une façon ahurissante.»

Ouvrant une parenthèse sur ses grandes rencontres, Paul Meyer évoque Isaac Stern et Jean-Pierre Rampal, deux dinosaures disparus à l’aube des années 2000. «Je n’ai joué que deux ou trois fois avec Isaac Stern. Je me souviens de ses réflexions en répétition: «Vous pourriez faire comme ceci, comme cela», etc. Tout le monde est capable de jouer un quatuor de Mozart ou un concerto. En revanche, ce qui est si difficile, c’est d’arriver à faire passer une pensée musicale, une interprétation, une humanité, une vision de l’œuvre. Isaac Stern et Jean-Pierre Rampal avaient cette faculté d’être la musique elle-même.»

Le grand saut

A 20 ans, Paul Meyer a tout pour être heureux. Mais il se sent à l’étroit avec la clarinette. Ses trois ans comme clarinette solo à l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, de 1985 à 1988, lui permettent de poser des jalons pour concrétiser son rêve, le vrai. «Mon but était d’observer les chefs d’orchestre et d’apprendre le fonctionnement d’un orchestre, les sensations, cette vie-là.» A 23 ans, il fait le grand saut, quitte l’Orchestre de l’Opéra pour aller étudier auprès de John Carewe. «C’était un chef très connu, professeur de Simon Rattle et Daniel ­Harding, dans la tradition de John Pritchard et de grands chefs anglais. Je suis devenu l’assistant de Carewe au Northern Junior Philharmonic. En 1988, j’ai créé par ailleurs l’Orchestre de chambre d’Alsace».

Dans les années 1980 et 1990, Paul Meyer brille surtout comme clarinettiste. Il crée des concertos de Berio, Penderecki, Michael ­Jarrell… Pas facile d’embrayer sur une carrière de chef, d’autant qu’il joue dans la cour des grands, avec Rostropovitch, Yo-Yo Ma, Gérard Caussé, Pahud… Pourtant, il cumule les expériences, remplace par exemple Esa-Pekka Salonen (à la demande de ce dernier) pour une série de répétitions et un concert à Stockholm, en vue d’un disque.

Le «coup d’accélérateur» viendra de l’Asie. «Je me souviens d’un jour, lorsque j’étais invité à diriger l’Orchestre philharmonique de Séoul. Myung Whun-Chung était venu écouter la répétition par hasard. Dans l’après-midi, il m’a proposé de devenir son chef associé.» De 2006 à 2010, Paul Meyer se voit confier une trentaine de programmes à la tête du Philharmonique de Séoul. Symphonies de Mahler (Nos 1, 4 et 5, Le Chant de la Terre), poèmes symphoniques de Strauss (Till l’Espiègle, Une Vie de héros…), Debussy, Ravel, Franck, Beethoven, Schumann: il embrasse le grand répertoire. «J’ai contribué à remonter l’orchestre avec Myung-Whun Chung, j’ai organisé toute l’équipe des instruments à vent qui est ma spécialité. C’est devenu l’un des meilleurs orchestres d’Asie, le seul sous contrat chez Deutsche Grammophon.»

Génération musique

Le fossé de l’éducation musicale, entre l’Europe et l’Asie, ne semble que se creuser, selon Paul Meyer. «Au Japon, tous les enfants jouent d’un instrument de musique. Une fois la journée terminée, ils jouent à l’orchestre de l’école. Pas étonnant qu’ils soient si motivés.» Pareil en Amérique du Sud, où le clarinettiste constate à quel point l’éducation musicale façonne les générations futures. «Gustavo Dudamel, c’est une réalité: il vient de ce système-là! Imaginez des gens qui sont sans le sou, auxquels on donne des instruments de musique et qui ont la chance de travailler avec des grands professeurs européens qui viennent sur place. Ils jouent tout le temps tous ensemble. Ce sont des centaines de milliers de musiciens; ils vont déferler chez nous. Or ici, on n’a pas cette culture-là.»

Tout en dirigeant régulièrement en Corée, au Japon (il est chef principal de l’Orchestre Kosei de Tokyo), également à São Paulo, Paul Meyer garde un pied en Europe, où il collabore avec des orchestres en France et en Allemagne. «Après 30 ans d’expérience, j’ai encore plus envie de travailler. Je n’ai pas l’impression d’avoir commencé il y a longtemps.» On le sent bien: il rêve de décrocher son étoile au rang des chefs et d’avoir son orchestre à lui. Or les projecteurs sont braqués sur le clarinettiste avant tout. «C’est comme lorsque les gens vont voir un film ou une production d’opéra. Ils se souviennent plus facilement de l’acteur ou de l’actrice principale que du réalisateur ou du metteur en scène.»

Paul Meyer en concert avec Anne Sofie von Otter et le Pepe Lienhard Big Band. Vendredi 23 août à 20h45, sous l’infrastructure scénique Luna. www.stprexclassics.com

Paul Meyer dans «Magma» sur Espace 2: vendredi 23 août à 12h05.

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Paul Meyer

«J’ai contribué à remonter l’Orchestre philharmonique de Séoul avec Myung-Whun Chung. C’est devenu l’un des meilleurs d’Asie»