Paul Morand

Journal inutile

1968-1972 et 1973-1976

Texte établi et annoté par Laurent et Véronique Boyer

Gallimard, 858 p. et 878 p.

La publication du Journal inutile de Paul Morand ne l'aura pas été pour les médias français. Il est assez troublant d'observer le battage opéré autour de ces deux gros volumes: trois pages dans Le Monde des Livres du 23 février, autant dans Libération le 1er mars, une soirée thématique sur Arte le 17 mars (lire en page 29 de Télétemps). Certes, il s'agit là d'une curiosité dont le diariste avait interdit la publication jusqu'en l'an 2000; certes, Morand est une de ces fines plumes dont «la France» a coutume, au nom du style, d'excuser les égarements politiques; certes encore, on prend ses précautions et Philippe Sollers titre «Morand, quand même» la page qu'il consacre à cette somme de ragots, de mondanités et de mesquineries, émaillée, il est vrai, de délicieuses méchancetés, de portraits habilement dessinés et d'alléchantes esquisses de nouvelles. La mort de sa femme, le corps qui trahit, le temps qui passe arrachent aussi au vieil écrivain quelques accents justes. Mais «quand même», vraiment, toute cette attention, c'est beaucoup d'honneur! Pourquoi ce «vieux con réactionnaire» comme il se dépeignait, continue-t-il à fasciner jusque dans ses manifestations les plus relâchées?

Morand commence ce Journal pour continuer au-delà de la mort à écrire à son ami Jacques Chardonne. Il le continuera jusqu'à sa propre fin en 1976. En 1968, le voilà enfin académicien, à 80 ans, après trois tentatives. De Gaulle a fait obstacle à la dernière, en raison du ralliement de l'écrivain à Vichy. Dans ces notes qui naviguent souplement du passé au présent, Morand évoque sans gêne ce choix (qu'il reconnaît seulement maladroit), de même qu'il persiste avec une tranquillité stupéfiante dans un antisémitisme foncier. «Pour les pédés, comme les Juifs, quand on en connaît un, on les connaît tous», note-t-il. Ce qui ne l'empêche nullement d'écrire sur Proust des lignes sensibles.

On a beau jeu d'évoquer l'influence de sa femme, la princesse roumaine Hélène Soutzo, ou encore le contexte historique d'avant-guerre qui expliquerait ce mépris sûr de lui, sans hargne, qui imprègne France-la-Doulce paru en 1934. Mais plus de vingt ans après la guerre, Morand n'a pas bougé d'un pouce même si, sans doute, le nazisme dégoûte cet anarchiste conservateur autant que le communisme. Il ne cesse de déplorer la fin d'une Europe qui mourra avec lui, pense-t-il. Il redoute de la voir envahie par les «nègres». Même son amour proclamé des femmes n'est que la face souriante d'une misogynie qu'il partage avec sa princesse.

Il aime à fustiger la médiocrité de sa propre personne, sa paresse, sa vulgarité. Il se vante un peu: c'est aussi un gros travailleur. En témoignent les quelque 150 livres qu'il a publiés et ces Chroniques que Grasset vient de réunir, disséminées entre 1931 et 1954 dans diverses revues et journaux. Reste à découvrir ce que Chardonne et lui se sont raconté, dans la même veine que le Journal, de 1952 à 1967, date à laquelle ils ont déposé leur correspondance à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, des centaines de lettres désormais ouvertes à la consultation et que Gallimard devrait publier bientôt (lire le Samedi Culturel du 12 février 2000).