Dans son grand manteau gris, l’œil aux aguets, il arpente les rues grises de Paris. Ce Pervers Pépère dont l’allure ravive le souvenir de Léautaud, c’est Paul Nizon, illustre écrivain alémanique, «grand magicien de la langue allemande» selon Le Monde, exilé depuis 1977 dans la capitale française. Né à Berne en 1929, il prend tôt conscience de «l’horrible étroitesse bernoise». En 1964, Canto suscite l’enthousiasme de la critique. Sacré star des lettres germanophones, le pionnier de l’autofiction n’en reste pas moins plein de colère. Il vitupère la «vie zurichoise mesquine et subalterne», vomit l’inertie intellectuelle et morale de la Suisse selon un schéma très en vogue à l’époque.

En fondant une famille, il faillit à ses principes selon lesquels l’art implique une solitude extrême. Il se remet en accord avec lui-même en abandonnant femme, enfants et chien. En pleine dépression, il prend un train de nuit pour Paris, cette «ville froide et dédaigneuse» où il se sent bien. Devenu un «apatride», un «être flottant», il se terre avec sa machine à écrire dans un appartement minuscule au fond d’une cour intérieure.

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Fasciné par «les artistes à la vie agitée», Christoph Kuhn leur a consacré plusieurs films, tels Nicolas Bouvier, 22 Hospital Street, qui démontre le principe selon lequel le voyage mental importe davantage que le déplacement physique, Bruno Manser – Laki Penan, qui évoque la vie et l’évaporation de l’écologiste appenzellois dans la forêt de Bornéo, ou Alfonsina, qui fait revivre une poétesse argentine née au Tessin. Avec Paul Nizon: Un Clou dans la tête, le documentariste zougois a enfin l’occasion de se confronter à un personnage vivant. Avec l’inconvénient que son film, fort prolixe, ressemble plus à un chapitre de la collection Plans-Fixes qu’à un documentaire de création. Quant aux tentatives de sortir de l’interview filmée, comme mettre en scène le voisin au pigeon ou ce clochard vu comme un quêteur de sens, ne sont guère probantes.

Petite épitaphe

Il reste une confrontation stimulante avec un nonagénaire dont les années n’ont pas émoussé la colère, un esprit vif qui s’entretient par l’alcool et la cigarette, un imprécateur qui a tout abjuré sauf la machine à écrire, un désespéré aux appétits insatiables affirmant qu’il célèbre la vie autant qu’il a envie de la perdre. Ayant tout sacrifié à la littérature, le dandy décati redit son credo: «La vie n’est riche, profonde, prodigieuse, que parce qu’elle passe par l’écriture.» Il ouvre le Larousse, lit l’article qui lui est consacré. Le dictionnaire évoque sa «prose sensuelle et raffinée». Il reste songeur, dit doucement en français «voilà», petite épitaphe pour une grande vanité…

Un Clou dans la tête emprunte son titre au dernier livre de Paul Nizon, celui qu’il a commencé il y a douze ans et qu’il ne finira pas, celui qu’il laisse «comme un cadavre»…


Paul Nizon: Un Clou dans la tête (Paul Nizon: Der Nagel im Kopf), de Christoph Kuhn (Suisse, 2020), 1h20. Sur Filmingo.