Comment faire dialoguer les religions entre elles? En allant au-devant des autres pour mieux se comprendre soi

Démis de ses fonctions de professeur à l’Université de Francfort par les nazis, Paul Tillich s’est réfugié aux Etats-Unis en 1933. Le théologien allemand enseignera à New York puis à Harvard. «Le Christianisme et la rencontre des religions» illustre une œuvre placée sous le signe du dialogue

Genre: Religion
Qui ? Paul Tillich
Titre: Le Christianisme et la rencontre des religions
Textes édités, traduits et annotés par Marc Boss, André Gounelle et Jean Richard
Chez qui ? Labor et Fides, 490 p.

Soyons honnête: il n’y a rien de plus difficile que de parler de religion. Ce n’est pas seulement que notre religion ou notre non-religion (notre absence ou notre refus de religion) suscite très vite toutes sortes de réactions d’intolérance, pas seulement qu’un tel discours mobilise et libère ce qu’il y a en nous de moins rationnel. C’est aussi que parler religion implique de définir ce qu’on entend par là et que, contrairement aux apparences, rien n’est moins facile. La notion même de religion est passible de tant d’acceptions – allant de la simple pratique rituelle au mysticisme, de l’engagement éthique au corps doctrinal, de la conviction prophétique à l’intuition de la révélation – que tout discours à son sujet présuppose, ou devrait présupposer, une clarification d’ordre terminologique indispensable.

C’est pour toutes ces raisons que lire Paul Tillich est une entreprise aussi salutaire. L’homme lui-même était irréprochable. Démis par les nazis de sa chaire de théologie à Francfort pour avoir pris la défense des Juifs, il s’exila aux Etats-Unis, d’abord à l’Union Theological Seminary de New York, puis à Harvard dont il devint l’un des professeurs les plus prestigieux. Mais c’est surtout pour la clarté de sa pensée, de son effort de poser les bonnes questions et d’établir les bonnes distinctions en matière de théologie que Paul Tillich mérite d’être lu, et cela d’autant plus que son honnêteté intellectuelle le poussa à tenter de faire la lumière dans le domaine particulièrement exposé de la rencontre entre diverses religions.

Tillich distingue différents facteurs. Il y a d’abord ce qu’il nomme le type sacramentel, c’est-à-dire le type d’expérience religieuse où l’on éprouve la présence du sacré dans une réalité particulière – qu’il s’agisse d’un objet symbolique, d’un acte liturgique, d’un lieu, d’une parole ou d’une personne. Ce type demande toutefois à être différencié, dans la mesure où l’objet ou le rite symbolique n’est en vérité que le truchement du sacré ou du divin, pas le divin lui-même qu’on peut, dans le cas de ce que Tillich nomme le type mystique, aspirer à rejoindre au-delà de tout objet.

Mais le sacré peut aussi être quelque chose qui exige quelque chose de nous, Dieu étant alors identifié au créateur et au juge, ce serait le type éthique. Comme Tillich le montre, la tradition grecque orthodoxe se trouve plus proche du type mystique, l’Eglise romaine du type légal et le protestantisme du type éthique. A leur tour, ces trois types (ou formes) du judaïsme et du christianisme se différencient des religions orientales dans la mesure où celles-ci nient l’accent porté sur la personne dans le choix religieux pour aspirer à un «soi sans forme» situé au-delà de toute individualité (ou de tout salut individuel). Il faut lire là-dessus les trois dialogues de Tillich avec le maître zen Shin’ichi Hisamatsu, qui illustrent de manière exemplaire l’opposition entre la conception personnalisante et la conception supra personnalisante du bouddhisme zen.

Comme il est toutefois le premier à le noter, le problème contemporain propre à toutes les grandes religions – ce qu’il nomme les religions mondiales – est celui de leur rencontre avec le sécularisme, plus précisément avec les religions sous un vêtement séculier – ce qu’il nomme les quasi-religions. Tillich présente ainsi, sous le concept global de «romantisme politique», le fascisme ou le nazisme dans lesquels semble s’être opéré le transfert de valeurs religieuses sur le plan du nationalisme et des «hommes forts» représentant celui-ci, le communisme dans lequel l’idée du Royaume de Dieu est projetée en termes séculiers. A quoi il faut ajouter, même si ces essais n’en parlent que de manière oblique, ce qu’on peut nommer la quasi-religion de l’indifférence, de l’abandon pur et simple de toute préoccupation avec la dimension de l’«ultime».

On comprend bien, à lire les conférences et les entretiens rassemblés dans ce volume, pourquoi Paul Tillich put être une inspiration pour un esprit comme celui de Paul Ricœur. Le philosophe ne pouvait sans doute qu’admirer le souci de clarté qui animait le grand théologien allemand. J’avoue pour ma part que j’aime beaucoup ce genre d’esprit à la fois ferme dans ses convictions, mais absolument lucide sur les limites et les bases de celles-ci, mû par un mouvement d’empathie qui le porte à la rencontre des autres, fût-ce pour convenir avec ceux-ci des différences que seul un aveuglement intellectuel peut méconnaître. «Unterschiedenes ist gut», disait Hölderlin. Faire des distinctions est salutaire. Je ne sais si Tillich avait lu Hölderlin, mais, à coup sûr, il avait compris le message de celui-ci.

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Paul Tillich

«Le Christianisme et la rencontre des religions»

«Les humains méconnaissent constamment la distance infinie entre ce qui manifeste le sacré et le sacré lui-même»