INSTALLATIONS

Paul Viaccoz dans ses boîtes à illusions

Continuité et mutation dans l'œuvre de l'artiste genevois qui expose au Centre pour l'image contemporaine.

«Une agression, ça ne laisse pas indemne.» Un beau jour de juillet à Genève, Paul Viaccoz circule tranquillement, toutes fenêtres ouvertes, lorsqu'à un arrêt, trois hommes s'installent d'autorité dans son véhicule. Celui qui a pris place à l'avant enfonce un magnum dans ses côtes: «Circule!» lui enjoint-il. Et l'artiste roule, jusqu'au moment où les malfrats le quittent tout aussi brusquement… Il ne lui arrivera rien de plus ce jour-là, ni les suivants. Paul Viaccoz dort donc dix-huit heures d'affilée puis retourne à ses travaux. Mais comme une fissure imperceptible se change lentement en éboulement, l'événement, cette brève prise d'otage, travaille en lui. Au point d'induire une profonde mutation. Reconnaît-on le peintre Viaccoz dans «Attention à la suite», l'exposition d'installations vidéos qui présente, au Centre pour l'image contemporaine de Genève, la synthèse de ses trois dernières années d'activité intense? La réponse est oui, sans doute aucun, mais aussi, non.

Première salle. Sur une longue table, une série de petits pavillons de jardin tous identiques se font face, séparés par la voie ferrée, entourés de leurs jardinets bien nets, bien tracés. Les jardinets colorés, c'est le Paul Viaccoz dont on reconnaît les compositions chromatiques. Précis, systématique, autant qu'intarissable et joueur. Entre ces rangées de maquettes, un train va et vient, qui parcourt inlassablement une géographie de souvenirs, relie un imaginaire à l'autre. Ce que soulignent les images d'un téléviseur: l'illusion du monde bien rangé ramène au cauchemar concentrationnaire; à tout moment, un gouffre béant peut s'ouvrir et engloutir toute certitude.

«Pendant quinze ans, j'étais moi aussi dans la concentration et l'enfermement. Peindre comporte une finalité: un jour, le tableau s'achève. Passer à un nouveau médium, la vidéo, m'a introduit dans une narration différente, ouverte. Désormais, je me situe beaucoup plus dans le projet.» N'empêche. Les vidéos et installations de Paul Viaccoz s'inscrivent dans la continuité parfaite de son œuvre de peintre: rigoureuses et élégantes et d'une élaboration extrême. Sauf que l'artiste accepte aujourd'hui de montrer combien sa maîtrise s'étend aux moyens les plus divers, combien il sait jouer du mouvement et du son, de l'espace et de la mise en scène. Sauf qu'il autorise à l'aléatoire de souffler dans ses images.

Ce qui conduit à la deuxième salle où sont disposées dix boîtes dans lesquelles défilent les aventures filmées de Paul. Dans chaque épisode s'anime un monde, «celui de la psychiatrie, de la périphérie, de la marge», que l'artiste a frôlé, suite à l'incident dont il a été victime. «Qui aurait pu me détruire mais qui m'a construit et m'a aidé à mettre en place un autre discours.» Un discours froidement ironique et poétique qui doit à Antonin Artaud, à Henri Michaux, au mouvement surréaliste et à son cinéma plus qu'à tous autres. Horizon commun, la chambre d'hôpital; obsessions: les coups de feu, l'explosion, la course-poursuite, le monde qui se dérobe. Accumulations, effondrements, recommencements. Et pour décrire un univers brisé, la forte structure de l'environnement musical et sonore, la grande unité de l'écriture visuelle.

Dans les locaux particulièrement ingrats du Centre pour l'image contemporaine, Paul Viaccoz réussit un prodige de continuité et de cohérence. La troisième salle reprend plus sobrement les thèmes des vidéos, reconstitue la cellule psychiatrique, pose sur le coussin la petite maquette d'un pavillon de jardin. Ouvre ici et là des échappées de rêve. Lequel prend toute son ampleur dans la dernière salle, celle d'un cinéma qui montre l'artiste pétrissant la pâte d'un gâteau, édifiant aussi son propre monument. Non-sens, humour, la narration pourrait se poursuivre longtemps car Paul Viaccoz possède encore quantité de tours et d'images dans son sac. «Attention la suite», annonce-t-il; la suite d'une progressive amplification.

«Attention la suite». Paul Viaccoz Genève, Centre pour l'image contemporaine, 5 rue du Temple. Ma-di 12h-18h, jusqu'au 19 juin. Rens.: http://www.centreimage.ch

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