La rivière est toujours là, obsédante, fraîche, attirante, dangereuse. On s’y noie, ou on y coule, poussé depuis la falaise. A Beckford, petite ville anglaise imaginée par Paula Hawkins (La Fille du train), le cours d’eau n’a rien d’un fleuve tranquille. Une habitante, Danielle (Nel) Abbott, tient même une chronique encore inédite, «Le Bassin aux noyées», qui remonte jusqu’à un procès pour sorcellerie conclu par l’immersion fatale de l’accusée. Or le corps de Nel a été retrouvé dans la rivière. Elle se serait suicidée.

Nel essayait depuis longtemps de reprendre contact avec sa sœur Julia, qui veut se faire appeler «Jules». Après l’annonce de sa disparition, Julia vient vivre avec Lena, la fille de Nel, qui la rejette. Lena avait pour meilleure amie une jeune femme qui a elle-même rejoint le fond du flot.

Des hontes et des secrets

Pour son nouveau roman après son best-seller mondial, Paula Hawkins explore à nouveau les psychés de ses personnages en détail, avec froideur et justesse. Chacune, puisqu’il s’agit surtout de femmes, a ses hontes et ses secrets. L’intrigue s’articule autour de Julia, de la raison, ancienne, de la rupture entre les deux sœurs. En outre, Beckford accumule les noirs souvenirs d’actions inavouables, notamment autour du lycée.

Notre critique du film: «La Fille du train» ou quand l’imaginaire féminin déraille

Paula Hawkins est la nouvelle reine du suspense, mais elle ne fait rien pour ménager ses lecteurs. C’est son charme. Une ligne de pensée de l’une de ses protagonistes a plus d’épaisseur que 15 pages chez Dan Brown. Pour le curieux, l’entrée dans Au fond de l’eau est même parfois rude, avec une plongée, sans jeu de mot, dans son univers de non-dits sans grand accompagnement. De plus, l’écrivaine anglaise construit son roman comme une œuvre chorale, mais en alternant des chapitres intimistes, à la première personne, et des passages objectivés, à la troisième, ce qui produit une narration hachée et peu cohérente.

Un roman lentement fascinant

Ces réserves n’enlèvent toutefois pas grand-chose à l’attrait de ce roman lentement fascinant. Sur le plan de la tension, Paula Hawkins a déjà un savoir-faire affirmé, qui devient plus puissant au fil du roman: les coups de théâtre de fins de chapitres se multiplient. Au reste, cette construction sinueuse, comme la rivière, offre de beaux portraits de femmes pétries par leurs occasions ratées, leurs violences subies, leurs dialogues jamais vraiment osés. Beckford devient ville de murmures et de colères à la fois, cristallisation des douleurs de jeunesse refoulées. Après son fracassant suspense ferroviaire, l’Anglaise crée un monde feutré mais déchirant.


Paula Hawkins, «Au fond de l’eau», trad. (anglais) par Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner. Sonatine, 408 p.