Cinéma

Pauline Gygax: «Le cinéma est en train de se réinventer»

«Le vent tourne» est le dernier film produit par Rita Productions, une société genevoise codirigée par Pauline Gygax. Elle parle de son métier, de ses rencontres, de ses ambitions, de ses rêves d’avenir. Rencontre avec une femme exceptionnelle

Une stagiaire découvre dans les archives de la TSR comment la Suisse a accordé le droit de vote aux femmes (Déchaînées). Une équipe de la Radio se retrouve au cœur de la Révolution des œillets et regarde le soleil se lever sur la démocratie recouvrée (Les grandes ondes (à l’ouest)). Deux baltringues ont l’idée de voler le cercueil de Charlie Chaplin (La rançon de la gloire). Un p’tit gars à tifs bleus à qui la vie n’a pas fait de cadeau se retrouve à Hollywood en lice pour les Oscars (Ma vie de Courgette). Une éolienne fait passer un souffle de désunion dans un couple de paysans bios (Le vent tourne)…

Ces comédiennes (Adèle Haenel, Nathalie Baye, Mélanie Thierry), ces comédiens (Benoît Poelvoorde, Roschdy Zem, Patrick Lapp), ces personnages, ces regards, ces pans de rêve et d’amour de l’humanité sont issus du catalogue de Rita Productions. Fondée par Pauline Gygax et Max Karli, son compagnon, la société genevoise s’est imposée dans le paysage cinématographique et télévisuel de ces quinze dernières années.

Passionnée par les images, débordant d’humour et d’empathie, féministe engagée et soucieuse de contribuer à l’instauration d’une société plus juste, Pauline Gygax ressemble à ses films et rêve d’un monde nouveau. On aimerait que l’avenir lui ressemble.

Y a-t-il un premier film dans votre vie?

Mon premier film au cinéma n’est pas forcément significatif, c’était Rox & Rouky… Le premier film marquant, c’est E.T. Il reste important pour moi, je voue un culte au petit personnage. E.T. a été une porte d’entrée dans le cinéma. Il a cristallisé beaucoup de choses. Il m’a fait comprendre qu’on pouvait transcrire des émotions très intimes à travers des images, des séquences, un récit, et que ça faisait du bien.

Vous avez commencé par vous diriger vers la photographie?

J’ai longtemps voulu faire du cinéma. Après le gymnase, je me suis dit que je n’étais absolument pas prête à m’attaquer au cinéma et qu’il serait peut-être intéressant de maîtriser l’image fixe avant de s’attaquer à l’image animée. Je m’intéressais depuis toujours à la photographie parce que ma mère était photographe dans une ancienne vie. La photographie était un médium familier. Je ne suis pas issue d’un milieu particulièrement artistique. Mais mon père avait la passion du cinéma et il me l’a assez clairement transmise.

Très jeune, vous avez dirigé le Centre de la photographie à Genève…

Un peu par hasard. On m’a proposé de postuler pour reprendre le Centre de la photographie. J’avais 22 ans, je n’y avais évidemment pas pensé, mais ça m’a tout de suite intéressée. Pour compenser un évident manque d’expérience, je me suis dit que je pouvais amener un réseau, une manière de penser la photographie contemporaine avec des artistes jeunes, internationaux, susceptibles de faire bouger les lignes. Mon passage au Centre a été une expérience merveilleuse, parce que j’ai pu mettre passablement en application ce que j’avais imaginé. A travers ce travail de rassemblement, de financement, de mise en réseau se sont posées les prémices de la production. Je me suis rendu compte que c’était ma place, que j’étais beaucoup plus à l’aise pour accompagner le travail des artistes plutôt que de produire moi-même un travail artistique.

Vous avez vous-même réalisé un court métrage, Promis juré

Oui. Il est totalement dispensable… Lorsque nous avons décidé avec Max d’ouvrir une société de production, je connaissais le cinéma comme cinéphile et spectatrice, mais je n’avais qu’une expérience très périphérique de la fabrication. Comme je traînais depuis l’enfance une espèce de fantasme non assouvi de réalisation, je me suis dit que c’était l’occasion idéale de faire définitivement le deuil de ma carrière de cinéaste (rire). C’est ce qui s’est passé. J’ai compris que j’étais meilleure dans l’accompagnement des projets que dans leur réalisation.

La cinéphilie est une valeur que vous avez cultivée?

J’ai eu une cinéphilie plutôt classique et grand public durant mon enfance. Et puis, évidemment, avec des dizaines de films de deuxième partie de soirée, épiés depuis l’arrière du canapé comme tout enfant qui se respecte. J’ai aussi le souvenir d’avoir été réveillée parfois par mes parents pour voir un film qui passait à des heures indues, comme Jeux interdits… Je suis partie à 16 ans de la maison pour m’installer à Genève où j’ai fait le collège Voltaire en section artistique. C’était une grande ville, je me sentais parfois un peu seule. Je me suis donc créé une famille de cœur avec le ciné-club universitaire.

Comment l’aventure de Rita Productions a-t-elle commencé?

Rita a commencé, comme beaucoup de choses chez nous, par un «chiche!» Un «what if»… On discutait avec Max – cela ne faisait pas très longtemps qu’on était ensemble. J’avais déjà diverses expériences en matière d’organisation et de financement. Max avait approché le cinéma par une voie plus traditionnelle, des petits jobs sur les tournages, dans les festivals. Il avait étudié un an à la NYU, l’école de cinéma à New York, s’était occupé d’un festival de cinéma à Barcelone. En 2001, il n’y avait pas grand monde pour prendre le relais des producteurs historiques. Max, qui avait fait une expérience difficile sur un court métrage de diplôme, avait envie de montrer qu’on pouvait faire des films autrement. On s’est dit que nos débuts de compétences additionnées pouvaient donner quelque chose d’intéressant. Chiche! Le soir même on s’y est mis! L’insouciance de la jeunesse… (rires)

Pourquoi ce non, «Rita»?

Il vient de sainte Rita, la patronne des causes impossibles et des cas désespérés. Or, faire du cinéma en Suisse est un cas désespéré ou une cause impossible – à chacun de se faire son opinion. Rita nous a beaucoup aidés…

Vous travaillez avec Max Karli, votre compagnon. C’est une force d’être deux ou est-ce parfois étouffant?

C’est forcément un atout. Il est très difficile d’expliquer ce métier aux gens qui n’en font pas partie. C’est donc une chance de pouvoir à tour de rôle se relever, se soutenir, avoir de l’espoir pour deux quand l’autre est un peu à terre. Cette dynamique est très bénéfique. Nous sommes très complémentaires dans nos centres d’intérêt et nos compétences. Par boutade, nous disons qu’à nous deux, nous faisons un bon producteur. Pour d’autres, à commencer par nos enfants, c’est certainement plus difficile, parce que c’est effectivement sans fin. Je suis une workaholic professionnelle. Max est plus sain, il aimerait cloisonner un peu plus. Ensuite, il y a un enjeu personnel: comment se réinventer quand on passe tellement de temps ensemble? Heureusement, ce métier nous tient passablement à distance l’un de l’autre. Il y a donc souvent des retrouvailles.

Le choix des projets est-il intuitif ou rationnel?

Il n’est presque jamais rationnel. Partir sur une base rationnelle est, selon mon expérience, l’échec assuré. C’est donc forcément irrationnel, spontané, intuitif – et parfois on peut se tromper. Il n’y a pas de règle. Le choix d’un projet tient au sujet, à la rencontre avec l’auteur, au sujet du film, aux films précédents, aux circonstances… C’est vraiment un alignement de planètes.

Quel est l’aspect que vous préférez dans votre métier?

Aider à l’éclosion de ce qui est né dans la tête – ou le ventre – d’un auteur. Cela passe évidemment par l’accompagnement de l’écriture, une étape que j’aime profondément. Puis le moment du tournage, au cours duquel notre rôle est plus périphérique. Les équipes et les auteurs avec lesquels on travaille sont toujours surpris de constater que je suis très présente sur les tournages. Pour moi, c’est indispensable, évidemment pas pour me substituer au metteur en scène ou entraver le travail de création, mais pour garantir les meilleures conditions possible. Il faut être vigilant à chaque instant. Godard l’a dit bien avant nous: il y a trois films, celui qui s’écrit, celui qui se tourne et celui qui se monte… Le moment où je suis le moins à l’aise, c’est la sortie du film. Je suis bien entendu curieuse de connaître l’accueil du public. Mais le marketing, le rapport au marché sont les domaines les plus éloignés de mes compétences et de mes désirs.

Et le financement?

Il y a dans le financement une part de défi qui m’intéresse. J’ai pas mal d’ambition, et j’aime réfléchir à des modes de financement nouveaux et singuliers, car tout ce qui s’apparente de près ou de loin à la routine m’ennuie profondément. La constitution des dossiers et leur dépôt aux guichets habituels font évidemment partie du travail, mais ce n’est pas la phase qui me nourrit le plus. En revanche, convaincre des gens de nous suivre lorsque ce n’est pas gagné, oui, c’est très excitant.

Vous appartenez à une génération qui rend plus visible le travail invisible de producteurs…

Je crois qu’aujourd’hui on fait des films très différemment d’autrefois, et tant mieux! Ce sont des méthodes plus participatives, plus horizontales. Elles rejoignent ce nouveau monde dont on parle globalement depuis quelques mois, elles sont animées par ce désir d’accéder à une forme de parité. La répartition des pouvoirs s’inscrit aussi dans une nouvelle manière de faire du cinéma. Parce que l’argent public est (constamment et partout) en danger, parce que les sources de financement se diversifient, on doit repenser notre manière de faire des films. Faire du cinéma à la papa, surbudgété et avec des équipes gigantesques, cela appartient vraiment au passé. Ces manières de travailler ne correspondent pas du tout aux cinéastes d’aujourd’hui, en tout cas pas à celles et à ceux qui m’intéressent.

Est-il difficile d’être une femme dans ce métier?

C’est évidemment une question que je me suis souvent posée – et qu’on m’a souvent posée. Je pense qu’en Suisse, les femmes sont un petit peu plus privilégiées qu’ailleurs. A titre personnel, je suis confrontée à une misogynie quotidienne, comme toutes les femmes, pas particulièrement comme productrice. Au début de Rita Productions, j’ai fréquemment dû expliquer que je n’étais pas la secrétaire de Max mais son associée… Même si le fait de travailler en duo m’a certainement aussi protégée. Le problème est plus général: il y a un rapport au pouvoir et à l’ambition auquel les femmes et les filles n’ont pas accès mentalement. Elles s‘autocensurent encore beaucoup trop sur leur capacité à se projeter dans des métiers de pouvoir. Il est de notre responsabilité d’équilibrer tout ça.

Vous êtes conseillère de l’association SWAN (Swiss Women’s Audiovisual Network) qui milite pour la parité dans le cinéma suisse. Comment vivez-vous cette prise de conscience globale de l’inégalité des sexes?

Je suis une marraine bienveillante de SWAN, que je soutiens depuis le début. En France, je fais partie du groupe 5050 pour 2020, qui est né de l’affaire Weinstein. Je suis membre du Deuxième Regard, cette vigie qui bouscule les stéréotypes de genre au cinéma. SWAN est un outil fondamental. C’est grâce à cette association que le Festival de Locarno a signé une charte l’engageant à respecter une représentation égalitaire des sexes. Ce chantier est immense. Il faut être patient, et ambitieux, et combatif. Mais des signes de plus en plus fréquents donnent à penser que les choses changent. On entre dans un nouveau monde. Le vieux monde des «hommes blancs» est en train de prendre fin.

Rita la genevoise s’est alliée à Bande à part Films, de Lausanne. Quels sont les dénominateurs communs des deux sociétés?

L’appât du gain, des idées très arrêtées sur le monde, une homophobie rampante… Je plaisante. J’ai envie de répondre: l’humour. L’humour, c’est avant tout un rapport au monde et nous partageons ce rapport à la fois incisif, ambitieux, interrogatif et humble… Il ne s’agit pas d’une fausse humilité, mais de la profonde conscience qu’il faut rester curieux et qu’on n’est que la somme de tout ce qu’on fait. C’est une définition élargie mais assez juste de l’humour. Oui, nous avons la curiosité d’explorer ensemble des territoires nouveaux. Et le plaisir d’échanger, de parler du monde. Fabriquer des films est une excellente manière de discuter. Et c’est un bonheur d’avoir ce genre de conversation avec Lionel Baier, Ursula Meier, Jean-Stéphane Bron ou Frédéric Mermoud…

Le métier de producteur procure de grandes joies. Comme les vingt minutes de standing ovation pour Ma vie de Courgette à Cannes?

Mmh… J’en ai encore la chair de poule! C’est un grand souvenir, en effet. Le parcours avait été long et douloureux. On n’avait plus aucune distance avec le film. On en connaissait chaque nuance pantone de chaque bout de pixel, on n’en voyait plus que les défauts. On était catastrophés! Et voilà la première projection publique, devant un des publics les plus difficiles, les moins chaleureux du monde… Et on a vingt minutes de standing ovation! On a tous fondu en larmes. Parce qu’on était conscients qu’on vivait quelque chose de très rare et conscients qu’on n’était qu’au début de l’aventure…

La rançon de la gloire est sorti le 7 janvier 2015, jour des attentats contre Charlie Hebdo. Que ressent-on quand un film magnifique fait un flop pour des raisons extérieures?

Un sentiment d’injustice. Une immense tristesse pour Xavier Beauvois, parce que La rançon de la gloire est avant tout une belle rencontre avec un auteur que je respecte et que j’aime infiniment. La rançon est le film maudit, il porte tristement son titre. Il vient après le grand succès (Des hommes et des dieux), il déborde de sens pour son auteur qui y a mis l’amour de Charlie Chaplin, de Michel Legrand et du cirque, Roschdy Zem qu’il adore, Poelvoorde qu’il admire, Chiara Mastroianni qui représente à la fois Deneuve et Mastroianni, et sa jeunesse… C’est beaucoup pour les épaules d’un seul film. Et puis, on fait évidemment la part des choses. Dans les moments de crise, je me rappelle que je ne suis pas chirurgienne de guerre, qu’on ne fait que du cinéma. Et ce 7 janvier, il s’est passé quelque chose d’autrement plus grave que la sortie ratée d’un film.

Comment voyez-vous l’avenir du cinéma?

Le cinéma est un art en mutation. Il se réinvente, il expérimente des économies différentes. J’appartiens à une génération qui doit se remettre à bricoler. Qui doit être inventive pour raconter un monde en mutation. Je suis assez confiante et persuadée que le cinéma ne va pas disparaître. Mais, il va prendre différentes formes sur différents supports. Ce n’est pas grave, et de toute façon rien ne remplacera jamais l’expérience collective de la salle. Je crois que le cinéma est politique, quel que soit son genre, et qu’on a fondamentalement besoin de politique aujourd’hui.

Y a-t-il un cinéaste que vous auriez aimé produire?

John Cassavetes. Oh oui! J’aurais adoré travailler avec lui et Gena Rowlands…


Le questionnaire de Proust de Pauline Gygax

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie, qu’est-ce que ce serait?

Savoir dire non.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Attentive, pugnace et drôle. Je l’espère.

La qualité que vous préférez chez un homme?

L’humour

La qualité que vous préférez chez une femme?

L’humour

Vos héroïnes de fiction?

Antigone, Clarice Starling, Joséphine March, Scarlett 0’Hara, Katniss Everdeen, Nanette… J’en ai surtout beaucoup dans la vie réelle.

Etes-vous plutôt mer ou plutôt montagne?

Définitivement mer(e).

Plutôt sucre ou plutôt sel?

Sel. A part pour le chocolat au lait de la Migros (la plaque bleu ciel).

Votre remède contre un coup de cafard?

Dévaliser une librairie – ou la bibliothèque municipale, selon mes moyens – puis rentrer me faire une tisane de thym et disparaître 24 heures. Si je n’ai pas 24 heures devant moi, alors un verre de vin avec des gens que j’aime.

Le livre que vous offrez aux gens que vous aimez?

Le dernier qui m’a envoûtée. En ce moment, Forêt obscure de Nicole Krauss, My Absolute Darling de Gabriel Tallent, ou encore Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel.

Celui que vous emmenez sur une île déserte?

Impossible de faire un choix. Donc celui que j’écrirai là-bas.

Et le disque que vous emmenez sur une île déserte?

Mes écoutes vont de Bach à Michael Jackson, en passant par Rachmaninov, The Blaze, Gainsbourg, Nina Simone et tant d’autres. Un seul disque? Le carnaval des animaux, de Saint-Saens. Il a l’avantage de m’évoquer à la fois mon enfance et le Festival de Canne. Ou Les 4 saisons de Vivaldi revisitées par Max Richter.

Un film de chevet?

Les damnés, Mulholland Drive, Love Streams, Jeanne Dielman, 120 bpm, E.T., Portrait de la jeune fille en feu, Le roi et l’oiseau, La nuit américaine, Providence, Les demoiselles de Rochefort, Hiroshima mon amour, Playtime, Théorème, La mort aux trousses, La leçon de piano, Soy Cuba, La porte du paradis… J’ai une très grande table de chevet.

Préférez-vous Mickey ou Donald?

Snoopy.


Profil

1976 Naissance à Neuchâtel.

1997 Etudie la photographie.

1999-2001 Dirige le Centre de la photographie de Genève.

2002 Création de Rita Productions.

2004 Réalise un court métrage, Promis juré.

2009 Produit Déchaînées, de Raymond Vouillamoz

2013 Produit Les grandes ondes (à l’ouest), de Lionel Baier.

2014 Produit La rançon de la gloire, de Xavier Beauvois.

2016 Produit ma vie de Courgette, de Claude Barras.

2017 Produit Les gardiennes, de Xavier Beauvois.

2018 Produit Le vent tourne, de Bettina Oberli.

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