En trente ans, quelque 1000 étudiants ont fréquenté l’ECAL. Nombre d’entre eux contribuent activement à la gloire du cinéma suisse. Pour célébrer cet anniversaire, l’Ecole cantonale d’art de Lausanne a planté sur le gâteau des réjouissances 30 bougies originales, 30 jalons d’une grande aventure culturelle: 30 courts métrages d’études dont la diversité témoigne d’une créativité romande impressionnante.

Séduit par la richesse et la fertilité de cette démarche, Le Temps propose à ses lecteurs de découvrir au cours des trente prochaines semaines sur son site un de ces petits chefs-d’œuvre permettant de mesurer la grandeur de l’ECAL et le travail accompli au cours des trois dernières décennies.

Après dix-huit ans passés à la tête du département cinéma de l’ECAL, dont il a fait une référence internationale, Lionel Baier a décidé de se recentrer sur ses activités de réalisateur. Pauline Gygax lui succède. Née à Neuchâtel, elle a dirigé le Centre de la photographie de Genève avant de fonder en 2003 Rita Productions avec Max Karli. Ils ont produit Les Grandes Ondes (à l’ouest), de Lionel Baier, La Rançon de la gloire et Les Gardiennes, de Xavier Beauvois, ou Le vent tourne, de Bettina Oberli – sans oublier Ma vie de Courgette, phénoménal succès de Claude Barras. La nouvelle responsable du bachelor cinéma de l’ECAL évoque cette aventure.

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Le Temps: Comment s’est mise en place cette sélection de 30 courts métrages pour célébrer les 30 ans du département cinéma de l’ECAL?

Pauline Gygax: Peu avant que je prenne mes fonctions, le directeur de l’école, Alexis Georgacopoulos, a évoqué cet événement important qu’est le bicentenaire de l’ECAL. Fêter les 200 ans d’une école d’art, ce n’est pas anodin, surtout dans une période où la culture est chahutée pour des raisons politiques ou sanitaires. Le département cinéma se devait de participer. Arrivant moi-même, je me suis dit qu’il était intéressant de revisiter ces trois décennies, de plonger dans ce corpus, cette somme incroyable de propositions artistiques, dont certaines ont fait date. De rendre hommage à l’école, à ces multiples trajectoires personnelles et au cinéma suisse. De rappeler qu’il vaut la peine de valoriser des formations artistiques. Sans oublier d’adresser un petit clin d’œil à mon prédécesseur, Lionel Baier, qui a passé dix-huit ans à diriger ce département et a déterminé une partie de ces petits chefs-d’œuvre.

Combien de courts métrages avez-vous visionnés?

Une centaine, mais c’est le fruit d’un travail de groupe. C’est un travail de mémoire très intéressant. Et l’occasion de poursuivre un travail d’archivage censé se faire dans les temps libres… qui n’existent pas! La confrontation des souvenirs relevait quasiment de la persistance rétinienne. Certains n’avaient gardé d’un film qu’une image… Nous avons vécu des moments assez poétiques et des débats homériques quand il a fallu choisir les 30 élus. Car choisir, c’est renoncer… Plonger dans ces trente ans de création, mener un inventaire culturel et patrimonial a été une expérience riche et joyeuse. C’était galvanisant d’exhumer ces jalons.

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Qu’est-ce qui vous a conduite à poser votre candidature pour le poste de responsable du département cinéma de l’ECAL?

Je produis des films depuis vingt ans et, même si j’aime passionnément mon métier, je craignais d’entrer dans une forme de routine. Je devais me remettre en question, apprendre d’autres choses. Et puis, en venant ponctuellement à l’ECAL, j’ai constaté que mon métier s’apparentait à celui d’un enseignant. C’est-à-dire que j’accompagne des créateurs pendant plusieurs années, je les aide à trouver le chemin, à affiner leurs pensées, à fidéliser des équipes. Enfin, je viens d’une famille d’enseignants et j’ai évolué dans le bain de la responsabilité pédagogique dès l’enfance.

Y a-t-il une forme de continuité entre Lionel Baier, votre prédécesseur, et vous?

La continuité tient peut-être à une forme d’exigence envers soi. Une espèce de sérieux, un sens des responsabilités. La volonté de former au plus juste ces étudiants tous si différents. Leur donner les moyens de se projeter dans un monde professionnel de façon à la fois humble, réaliste et ambitieuse. Sans oublier l’humour, qui est la plus grande des politesses. Si, si, l’humour et le sérieux s’accordent très bien.

Que serait le cinéma suisse sans l’ECAL?

Il serait forcément moins intéressant. Moins vivant. Sans l’ECAL, le cinéma suisse serait beaucoup moins visible et surtout un peu plus triste.

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Observez-vous une tonalité spécifique chez les cinéastes venus de l’ECAL?

Pendant des années, il y a eu cette tendance à vouloir opposer l’ECAL et la HEAD (Haute Ecole d’art et de design), son équivalent genevois, à vouloir définir un certain type de cinéma qui s’enseignerait à la HEAD et un autre très différent typique de l’ECAL. Je n’y crois plus vraiment, ça appartient au passé. Evidemment, il y a des inclinations historiques, du côté de la fiction à l’ECAL et du documentaire à la HEAD. Mais les cartes se rebrassent, et je trouve un peu stérile d’opposer deux approches par ailleurs de plus en plus poreuses. Qualifier le cinéma selon l’ECAL est un exercice qui me semble relever de la science-fiction, voire de la dystopie…

Le cinéma, c’est le rendez-vous de la peinture, de la musique, du théâtre, de la technologie… Avez-vous la volonté de lancer des ponts entre les différents départements de l’ECAL?

Absolument. Tout naturellement parce qu’avant de dédier ma vie au cinéma je viens de la photographie, et le rapport pluridisciplinaire à l’art est constitutif de mon approche. Ces collaborations interdépartementales ont déjà été expérimentées par le passé. L’école ne m’a pas attendue pour réfléchir à ces questions. Elles sont à renforcer aujourd’hui. Nous partageons des terrains de réflexion et d’expérimentation avec le domaine des arts visuels, du graphisme, de la photographie, évidemment, mais aussi avec le Media & Interaction Design, qui a une fonction de tête chercheuse dans les nouvelles technologies et les nouvelles écritures. On peut imaginer des synergies assez excitantes. Donc oui, profitons de l’immense richesse de cette école d’art!

Quels liens l’Ecole d’art entretient-elle avec la Cité?

Je vois avant tout une idée d’irrigation culturelle. Nous allons renforcer cette année et dans l’avenir les ponts entre les étudiants et la proposition culturelle des théâtres, des musées, des concerts, proposer des collaborations avec des institutions culturelles, créer des synergies ponctuelles. Et surtout amener nos étudiants à se nourrir: ils ont une chance inouïe d’être là. Or tout privilège implique un devoir: en l’occurrence celui de se nourrir de culture, sous toutes ses formes, pour nourrir leur travail et leur formation. Si on ne travaille pas de manière volontariste ces accès à la culture, apparaissent vite des disparités socioculturelles. J’ai l’idée, peut-être un peu naïve mais que je souhaite vertueuse, de créer un socle commun pour tous nos étudiants, quel que soit leur background, qui leur permette de penser leur travail à égalité.

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Que répondez-vous aux gens qui affirment encore que l’art ne sert à rien?

Que l’art sert à tout! A se définir, à se constituer dans son rapport à l’autre et au monde. L’art, dans toutes ses formes, incluant la science, sert de miroir à ce que l’on vit, à ce que l’on est, à l’avancée du monde. C’est un décodeur géant.