Cinéma

Pauline Schneider, premiers pas au cinéma

La jeune Neuchâteloise de 30 ans a pris part au tournage de «Ceux qui travaillent», premier long-métrage du réalisateur genevois Antoine Russbach. Rencontre, sur le plateau, avec une comédienne à laquelle les caméras ne résistent pas

Sur le canapé, ils se toisent. Elle, chignon serré et bloc-note, lui, costume bleu et bras ballants. Frank rend visite à Hilde pour la première fois et, visiblement, le cœur n’y est pas. Imperturbable, la jeune coach professionnelle s’obstine pourtant à bombarder son client de questions types, censées aider à cerner sa personnalité et envisager une potentielle reconversion. «C’est l’anniversaire d’une collègue: A, vous lui achetez un cadeau; B, vous faites un gâteau chez vous; C, vous organisez une collecte.» Silence. Soupire las: «J’organise une collecte.»

Un «coupez!» sonore annonce la fin de la prise. On dépose caméra, perche et les acteurs leur masque respectif. Hors cadre, Hilde s’appelle Pauline Schneider et son interlocuteur renfrogné n’est autre que le comédien belge Olivier Gourmet, habitué du cinéma des frères Dardenne, qui plaisante en réajustant son veston. En guise de cabinet de consultation, le salon lumineux de la villa Brocher, à Hermance, fourmillant de monde en cette nouvelle matinée de tournage.

D’Anvers à Balexert

Voilà vingt-huit jours que le scénario de Ceux qui travaillent, premier long-métrage du réalisateur romand Antoine Russbach, prend vie au bout du lac. Produit par les Vaudois de Box Production, ce drame social questionne la moralité de nos modes de consommation à travers la figure de Frank, employé dans le domaine du fret à Genève qui se retrouve licencié après une faute grave.

Tourné entre le port d’Anvers et la Cité de Calvin, dans un bar de la rue de Lausanne comme à la Migros de Balexert, la coproduction suisso-belge compte plusieurs Helvètes dans son casting: la jeune Adèle Vouilloz, 10 ans (fille de l’actrice valaisanne Christine Vouilloz), et la prometteuse Pauline Schneider, donc.

Diplômée de la Manufacture de Lausanne, cette Neuchâteloise de 30 ans aux yeux d’acier n’en est pas à son premier tour de piste cinématographique. Outre ses apparitions dans plusieurs courts-métrages, elle s’envolait en 2012 en Alaska pour le tournage du road-movie Pipeline, du Genevois Gabriel Bonnefoy (sélectionné aux Journées de Soleure trois ans plus tard).

Mais donner la réplique à Olivier Gourmet, figure hyperactive et visage emblématique du cinéma francophone, c’est une première et pas des moindres, admet la jeune femme entre deux «silence, moteur!». Bien qu’un peu intimidée, Pauline Schneider se dit surtout enthousiasmée par le projet: «Ce scénario est génial! Le personnage d’Olivier raconte énormément sur l’époque à laquelle on vit.» Le lendemain, ils tourneront ensemble une nouvelle scène au salon de recrutement Forum de l’EPFL: la machine est lancée.

Vrai mensonge

Pourtant, rien n’était joué. Lorsqu’elle se présente au casting en mars dernier, sur les conseils du metteur en scène, on la trouve un peu jeune pour incarner Hilde, cette consultante aguerrie au carnet d’adresses bien rempli. Mais au milieu d’une trentaine de candidates, Pauline crève l’écran. «Elle possède une présence particulière et une capacité d’écoute naturelle», relève Antoine Russbach. Et le «r» légèrement râpé de la Neuchâteloise ne le chiffonnera pas, bien au contraire. «Pour un tournage en Romandie, je trouvais cohérent de travailler avec des gens qu’on n’a pas l’habitude de voir et des accents qu’on n’a pas l’habitude d’entendre. Les Suisses sont très attentifs à ça!»

Finalement, le maquillage et les vêtements se chargeront de façonner le look classique et structuré qui colle au rôle. «C’est intéressant de voir comment ces éléments nous aident à nous transformer et mieux nous fondre dans notre personnage», sourit Pauline dans sa robe kaki boutonnée jusqu’au col.

Si on se déguise aussi sur les planches d’un théâtre, c’est bien les illusions propres au septième art qui ont toujours séduit Pauline Schneider. «J’ai une espèce de fascination, d’amour pour ce monde. J’adore regarder des films, m’embarquer dans leurs univers fantasmagoriques. Contrairement au théâtre, où on sait que ce qu’on regarde est faux. Il y a au cinéma cette idée de vrai mensonge avec laquelle on joue.»

Conditions difficiles

Habituée à se donner en spectacle – piano et danse – depuis l’enfance, Pauline l’ado rêve d’objectifs et de plateaux. Si bien qu’à 18 ans elle décide de «monter à Paris», comme on dit. La jeune fille y suit des classes, dont celles de la prestigieuse école du Cours Florent, passe différents castings, se déniche un agent et décroche même un petit rôle dans un épisode de la série Section de recherches, sur TF1. Mais à l’exaltation de la vie parisienne succède une certaine frustration. «J’ai réalisé que je voulais autre chose: définir qui j’étais en tant qu’actrice pour pouvoir choisir ce que je souhaitais faire et avec qui j’avais envie de travailler.»

Désireuse d’affiner sa sensibilité artistique et son esprit critique, Pauline décide d’intégrer la Manufacture de Lausanne en 2010. Car qui dit formation helvétique ne dit pas forcément opportunité manquée. «Evidemment, le nombre de productions cinématographiques en Suisse est plus aléatoire. Mais les occasions se créent, c’est aussi une histoire de réseaux, de rencontres», note Frédéric Plazy, directeur de l’école, dont l’ancienne étudiante Laetitia Dosch est en ce moment à l’affiche de Jeune Femme, Caméra d’or au dernier Festival de Cannes.

Il estime que deux tiers des diplômés flirteront un jour avec la pellicule, et tient dès lors à les y préparer. «Au-delà du fantasme, il s’agit d’un métier aux conditions souvent difficiles: on ne répète pas, on joue avec des partenaires qu’on ne connaît pas.»

Ateliers pour enfants

Pauline, elle, ne se laisse pas déstabiliser et évolue avec naturel devant une ribambelle de régisseurs, de machinos et autres assistants de production. «Rêveur?» «Non.» «Sensible?» «Non… Qu’est-ce que ça peut vous foutre?» «Pardon?» Prise après prise, Hilde tente de sonder Frank dans un ping-pong aussi cocasse qu’empreint de justesse. «Je me sens plus à l’aise devant la caméra que sur scène. C’est comme si elle venait saisir les instants qu’il nous suffit de vivre. J’aime bien la rigueur que demande la technique, cette attention aux détails. J’observe souvent quand ils installent le matériel, les lumières.»

Voletant d’un projet à l’autre, mais seulement ceux qui lui ressemblent, l’appétit de Pauline Schneider est plus grand encore. Celle qui travaille en ce moment sur le scénario d’un film, pour «embarquer toute une famille dans un même projet», prépare également des ateliers de théâtre pour enfants dédiés à booster leur confiance.

Jouer, elle l’envisage comme un partage. «J’ai un côté très empathique. C’est peut-être pour ça que j’ai décroché le rôle de Hilde», sourit-elle, avant de filer pour se faire réajuster le chignon. Un face-à-face sur canapé, mais aussi une rencontre alcoolisée dans un lobby d’hôtel genevois, des moments de cinéma belgo-neuchâtelois à savourer sur les écrans l’an prochain.

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