«Bienvenue!», s'exclame Peter Jackson sur le site www.kongisking.net: depuis le 7 septembre, le cinéaste y relate, jour après jour en petites séquences vidéo, le tournage du lendemain très attendu de sa trilogie Le Seigneur des Anneaux. Il s'agira de King Kong, remake du classique de 1933. Devenu une légende néo-zélandaise, le cinéaste fêtait samedi la fin des prises de vues principales de sa nouvelle superproduction.

Une banana party gigantesque, relatée par la presse néo-zélandaise. Les 1000 participants de King Kong étaient invités à Seaview, dans la vallée de Lower Hutt, au cœur d'un des plus grands décors jamais construits: rien moins qu'une large portion du New York des années 30, Broadway et Time Square compris. Jackson, a maigri de près de 20 kilos depuis la cérémonie des Oscars 2004 qui lui avait valu 11 statuettes, a passé des heures à serrer la main de chaque collaborateur. Un héros national, mais un héros reconnaissant: depuis peu, son visage orne, sous forme de mosaïque maori, le hall de l'aéroport de Wellington – rebaptisé Wellywood.

Flash-back quelques jours plus tôt. La séance de maquillage quotidienne est terminée. Naomi Watts, la blonde révélation du Mullholland Drive de David Lynch, se dirige vers le plateau. C'est elle que Kong tiendra fiévreusement dans sa main, après Fay Wray devant la caméra de Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper (1933) et après Jessica Lange devant celle de John Guillermin (1976). Elle est accompagnée par les trois autres stars du film: Adrien Brody, Oscar 2003 du meilleur acteur pour son rôle dans Le Pianiste de Roman Polanski; le comique de L'Amour extra-large ou de Rock Academy Jack Black; et Andy Serkis, l'interprète du Gollum du Seigneur des Anneaux, qui jouera à la fois un cuistot et… King Kong lui-même! Le corps couvert de capteurs numériques, devant un écran vert, il sert de doublure numérique au grand singe.

Les vedettes traversent la place et personne ne semble leur prêter attention. Les studios de Stone Street, d'une superficie de 3,5 hectares, sont à mille lieues des paillettes californiennes et rien ne ressemble moins à Beverly Hills que Miramar, ce quartier qui jouxte l'aéroport de Wellington, épicentre du tournage et domicile de la famille Jackson, Peter, son épouse et coscénariste Fran Walsh et leurs deux enfants. Un lieu aussi pratique, donc, que sentimental: luxe suprême, Jackson tourne à côté de chez lui le remake du film qui lui a donné envie de faire du cinéma. Il avait 12 ans. Le lendemain de la découverte du King Kong de 1933, il avait subtilisé la caméra super-8 de ses parents pour filmer des dinosaures en plastique.

Pour séduire les sceptiques, le metteur en scène dispose aujourd'hui d'un budget de 150 millions de dollars. Un plateau de tournage de 1200 mètres carrés baptisé Kong a été bâti pour l'occasion à Stone Street. Ce bunker en béton a été érigé à côté d'un autre plateau et de trois hangars construits pour Le Seigneur des Anneaux. A quelques centaines de mètres flotte le Venture, le vieux bateau qui mènera à la découverte de Kong. Un peu plus loin, des ouvriers terminent Park Road Post.

Ce complexe «Art déco» regroupe tous les équipements nécessaires à la postproduction d'un long métrage: développement, numérisation des images, montage son, etc. Et, à deux pas encore, réside la perle: Weta Digital. Dans les pièces sombres de cette société qui a accompagné les dix films de Jackson depuis 1987, 400 personnes mitonnent les effets spéciaux de King Kong.

Stone Street, Park Road, Weta… Toutes ces entreprises ont un seul et même patron: Peter Jackson. Le réalisateur a fondé, down under, un véritable petit empire. Weta Digital dispose ainsi du plus gros ordinateur de l'hémisphère Sud. Lorsque sa machine utilise la Toile pour envoyer des images, le débit de transmission sur Internet est ralenti dans toute la Nouvelle-Zélande. A Park Road, les employés travaillent sur des fauteuils à 1500 francs pièce. Les tissus des canapés ont été importés de France et les mosaïques dans les toilettes ont été effectuées tout spécialement par des artisans en Italie. «On a souhaité donner à ce lieu une atmosphère d'hôtel cinq-étoiles», explique Sue Thompson, la directrice du complexe.

«Le studio représente un investissement de 12,8 millions de francs, révèle Jamie Selkirk, le monteur du film. Weta a englouti pour sa part entre 17 et 25 millions de francs. Et les autres sociétés, comme Park Road, ont coûté plus de 17 millions de francs. Nous ne récupérerons jamais cet argent, mais nous souhaitons que nos recettes couvrent au moins nos dépenses de fonctionnement. Pour atteindre cet objectif avec la seule Weta, nous avons besoin de gagner 860 000 francs par semaine.» Cette somme est facile à amasser quand Jackson tourne une de ses superproductions. «Quand nous avons terminé le dernier DVD du Seigneur des Anneaux, nous avons connu six mois difficiles, avoue Sue Thompson. Nous aurions eu du mal à survivre si King Kong n'avait pas été lancé. Nous avons également perdu des projets en raison de la hausse brutale du dollar néo-zélandais.»

Peter Jackson a annoncé qu'il souhaitait prendre une année de repos en 2006. «Ce break va nous montrer si ces entreprises sont assez solides pour marcher toutes seules, résume Jamie Selkirk. Nous avons déjà commencé à investir dans le marketing afin de promouvoir toutes nos infrastructures. Nous cherchons aussi à louer les capacités de stockage de nos ordinateurs qui sont les cinquièmes plus importantes au monde.»

Ce travail commence à porter ses fruits. «D'ici à 2007, nous devrions réaliser une trentaine de projets avec des clients externes», espère Sue Thompson. L'enjeu est important pour la Peter Jackson Inc.: «Sur les 800 personnes qui travaillent actuellement ici, les gens embauchés en contrat à durée indéterminée se comptent sur les doigts d'une main, explique Jamie Selkirk. Nous pouvons donc réduire notre voilure très rapidement, mais nous n'y avons pas intérêt: nos meilleurs salariés n'auraient aucun mal à trouver un emploi ailleurs et il nous serait alors difficile de les récupérer. Il est donc primordial d'essayer de les garder le plus longtemps possible.»

Le groupe, géant aux pieds d'argile, va traverser, comme King Kong ressuscité, une période critique dans les mois qui viennent.