Photographie

Le pavé dans la Mère Nature de Mario Del Curto

Le photographe romand publie une somme érudite et engagée sur les liens qui unissent l’humain au végétal

C’est un peu l’histoire d’une graine qui serait devenue un entrelacs de branches touffu et bigarré. Il y a dix ans, le photographe romand Mario Del Curto décidait de promener son objectif dans les jardins utopiques. Cet automne, il publie une somme d’un demi-millier de pages sur les liens qui unissent l’humain au végétal et sur les diverses manières dont l’un essaie de dompter l’autre. «Chaque lecture, chaque rencontre, chaque découverte a ouvert une porte, comme autant d’invitations à traiter un nouveau sujet, note l’artiste. Au final, c’est un travail en mosaïque dont la thématique centrale est la symbolique de l’organisation du végétal par l’humain.»

Du symbole, Mario Del Curto en voit partout. Dans les jardins botaniques, fruits d’un savoir populaire bientôt confisqué par les élites scientifiques. Dans les parcs des châteaux et des villes, parures ostentatoires du pouvoir et témoins de la pensée d’une époque. Dans les cimetières, ce dernier carré de terre que l’on offre au défunt. Alors il embrasse large. A Singapour, le Vaudois photographie des jardins suspendus parmi les buildings. A Nîmes, des jardins ouvriers. Au Kazakhstan, les pommiers originels. A Genève, deux iris germanica séchés et collés dans un herbier du XVIIIe siècle. Au Pérou, il rencontre Julio Hancco et ses 380 variétés de pommes de terre cultivées à 4800 mètres. Elles sont difformes et multicolores, baptisées «vieux bonnet ravaudé» ou «museau de lama noir».

Du savoir au pouvoir

En Italie, Mario Del Curto glane la première gravure rupestre d’un plan cadastral. «C’est fascinant. En se sédentarisant, l’homme invente la propriété privée car il doit protéger ses cultures. De là naît aussi l’agronomie, parce qu’il faut assurer de nouvelles productions chaque année. C’est donc le début d’un savoir, or le savoir se transforme toujours en pouvoir. Ces premiers hommes, que l’on dit civilisés, ont contraint les chasseurs-cueilleurs de Mésopotamie à l’esclavage car ils en avaient besoin pour conquérir de nouveaux territoires et cultiver leurs champs.»

En Russie, le photographe documente l’incroyable histoire de l’Institut Vavilov, la plus ancienne banque de graines du monde, dont les chercheurs ont préféré se laisser mourir de faim durant le siège de Leningrad plutôt que de manger les précieuses semences. Echo contemporain, la réserve de Svalbard, en Norvège, chambre forte souterraine ultramoderne destinée à préserver notre biodiversité.

Certaines images sont froides car emplies de béton, certaines images sont tristes car emplies de vieux, comme les seuls garants d’un savoir et d’une sagesse face à la terre. Certaines images sont très graphiques, quelques-unes presque romantiques. Mario Del Curto stipule pourtant que, en photographie, l’esthétique pour l’esthétique ne sert à rien, qu’il faut donner du sens, de la gravité. «Vous n’imaginez pas ce que j’ai galéré pour photographier les jardins botaniques lorsque le temps était au beau fixe. Des fleurs sur un ciel bleu, cela fait tout de suite carte postale!»

Manifeste érudit

Humanité végétale sonne comme un manifeste, érudit, construit, documenté: 2,7 kg pour 400 à 500 images, le photographe ne compte plus. Les textes sont signés Mario Del Curto, mais également Patrick Gyger, ex-directeur de la Maison d’ailleurs, ou Vandana Shiva, célèbre écologiste indienne. «Le titre de l’ouvrage rappelle qu’il n’y a pas de vie possible, y compris humaine, sans le végétal. Nous faisons partie d’un tout et nous ne pouvons pas vivre à côté des autres espèces, comme si nous étions à part, détaille le photographe et cinéaste. Que prenons-nous à la terre et que lui redonnons-nous? Je crois que le moment est charnière et l’urgence n’est pas seulement climatique, il s’agit aussi de la préservation des sols. Ils sont gravement menacés par toutes sortes de pollutions, chimiques, nanoparticules, etc.»

Lire aussi: L’humanité hors sol de Mario Del Curto

C’est sur ce déséquilibre que souhaite désormais travailler Mario Del Curto, comme une nouvelle prolongation de son Humanité végétale. Il cherche les fonds nécessaires. «Il y a tellement d’aspects à traiter; j’ai l’impression d’avoir fait un grand tour, mais pas encore le tour du sujet.» Une grande partie des images avaient été exposées à Meyrin en 2016, certaines ont été plantées dans un jardin arlésien cet été, lors des Rencontres photographiques. Mais c’est à Nantes l’année prochaine, dans le merveilleux Lieu unique – ex-fabrique des biscuits Petits Lu – que se tiendra la présentation la plus exhaustive du projet. En attendant, Mario Del Curto travaille à un livre sur l’artiste français René Moreu. L’initiative en revient à sa jeune épouse, 80 ans tout de même, en vue des 100 ans de l’artiste peintre.


Mario Del Curto, «Humanité végétale», Ed. Actes Sud. Signature à la librairie Payot de Lausanne le 7 décembre 2019 et à la librairie L’étage d’Yverdon-les-Bains le 14 décembre. Exposition au Lieu unique, à Nantes, du 27 mars au 31 mai 2020.

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