Dans le marché suisse romand du livre, où 80% des livres sont importés de France, l’annonce fait l’effet d’un coup de tonnerre: d’ici à juin 2012, Payot, premier libraire de la région, entend s’approvisionner directement auprès des éditeurs français. Pascal Vandenberghe l’écrit dans une tribune qui paraît exclusivement dans nos pages. Pour le moment, seuls deux éditeurs ont accepté de jouer ce nouveau jeu: Gallimard et Flammarion. Le premier éditeur français, Hachette, n’entre pas en matière, ce qui relativise l’impact de la décision. Et d’aucuns, parmi les acteurs du marché, de pointer le coup de pub au moment des achats de Noël.

Quoi qu’il en soit, cette brèche dans le fonctionnement du marché garde sa charge historique. Depuis plus de vingt ans, les diffuseurs ou importateurs de livres (filiales suisses des groupes d’édition français) règnent en maître sur le marché suisse. Forts des contrats d’exclusivité avec les éditeurs, ce sont eux qui fixent les prix des livres. Selon des tabelles (majoration du prix français censé rémunérer le service des diffuseurs et tenir compte du niveau de vie suisse) dont ils sont seuls aussi à décider. Ces tabelles ont alors atteint, chez certains diffuseurs comme Diffulivres (propriété d’Hachette), des majorations de 40% par rapport au prix français.

Il faut rappeler ici que selon la loi française, les livres sont tenus d’avoir le prix en euros imprimé sur la quatrième de couverture. Ce qui permet à tout acheteur de faire un rapide calcul entre le prix de départ et le prix d’arrivée.

La crise de l’euro a mis à nu une situation déjà tendue (lire LT du 24 octobre 2011). Pascal Vandenberghe expliquait alors que ses librairies ont connu «un violent décrochage en juillet en termes de fréquentation et de nombre de volumes vendus». L’ensemble des librairies romandes, grandes et petites, ont subi une forte érosion du chiffre d’affaires, entre -10 et -20%. Les diffuseurs ont réagi en abaissant les tabelles. La baisse a eu pour effet principal de réduire la marge des libraires mais n’a pas été suffisante pour satisfaire les acheteurs. Qui se tournent de plus en plus vers les fournisseurs en ligne, Amazon en tête.

Payot ne veut plus subir les décisions des diffuseurs et décide donc de devenir son propre diffuseur. Grand distributeur basé à Fribourg, l’Office du livre assurerait la logistique.

Cette brèche dans le fonctionnement du marché intervient à moins de trois mois du référendum sur l’instauration d’un prix réglementé du livre prévu pour le 11 mars 2012. La loi, acceptée par les Chambres fédérales le 18 mars 2011, prévoit une surveillance et une intervention de Monsieur Prix en cas d’abus.

Dominique de Buman, conseiller national et vice-président du PDC, chef de file du oui à un prix du livre réglementé, déclare comprendre le «coup de poing sur la table» de Pascal Vandenberghe: «Payot dispose d’une force de frappe sur le marché qui lui permet de dicter le rythme des événements. Je pense que sa décision agit en faveur des libraires. Il fallait agir face à des prix qui ne correspondent plus à la réalité du marché et qui nuisent, in fine, au livre. Ce coup de tonnerre met en évidence la nécessité urgente d’une loi.»

Chantal Balet, coordinatrice de la campagne du oui à la loi sur le prix réglementé, résume la situation: «La décision de Payot est une solution nécessaire mais partielle. Les libraires de Delémont ou de Sion ne peuvent pas devenir leur propre diffuseur. Or c’est cela qui est en jeu: l’existence d’une offre diversifiée de livres jusque dans les régions périphériques.»