Sous le feutre mou de l’aventurier pourfendant la jungle, il a le regard acéré comme la lame d’une machette et le sourire ravageur. La générosité des tropiques habillée du classicisme européen, Simon Vélez, architecte de son état, débarque tout juste de Bogota. Dans le village de Rossinière, parsemé de chalets historiques, le chemin menant de la gare à la route du Revers est jalonné de photographies monumentales de ses constructions de bambou. Une scénographie qui met en écho son travail de bâtisseur «végétarien» avec le décor rupestre du Pays-d’Enhaut. L’exposition en plein air, initiée par Pierre Frey, professeur à l’EPFL, veut valoriser les méthodes constructives vernaculaires, c’est-à-dire faisant appel aux ressources locales. Ici du mélèze, là-bas du bambou, végétal ligneux.

Pierre Frey insiste sur les qualités esthétiques de l’œuvre de Simon Vélez, loin de l’écologisme béat: «Il maîtrise la lumière, l’espace, la couleur et la forme, c’est indiscutablement de l’architecture.»

Simon Vélez, quant à lui, souligne la parenté de son travail avec les réalisations du cru: «Je suis un architecte des toits. Dans mon pays, c’est une protection très importante car il pleut beaucoup. Ici, à Rossinière, il y a aussi une tradition des toits.» Ses charpentes, à la fois grandioses et subtiles, composent des tableaux abstraits par l’imbrication géométrique des tiges et l’adjonction de couleurs. Parfois, travaillées avec leurs rhizomes, elles évoquent de monstrueuses araignées.

La puissance de ses créations, dont il griffonne les esquisses aux crayons de couleur sur papier quadrillé, trouve ses racines dans son histoire. Simon Vélez est né en 1949 à Manizales, au centre de la Colombie. La ville, initialement bâtie en bambou, fut détruite par un incendie dans les années 30 et s’est vue colonisée par le béton importé d’Europe.

Petit-fils de paysan chercheur d’or, fils d’architecte, il s’est formé à l’école du Bauhaus avant de renier l’architecture «carnivore», préférant tracer sa voie dans les profondeurs des bambouseraies de guadua, une variété endémique des vallées colombiennes. «Dans l’architecture moderne, il y a trop de verre et d’acier, trop de béton. Nous avons besoin d’un meilleur équilibre entre organique et minéral», s’exclame-t-il. S’il se revendique «végétarien», il nuance: «Je ne suis pas un intégriste, j’aime mixer les matériaux. C’est comme dans la nourriture, vous avez besoin de légumes et de protéines animales.» Pierre Frey renchérit: «C’est l’aspect fondamental de son travail: dans les utilisations traditionnelles du bambou, les systèmes d’assemblage à l’aide d’éléments naturels ne permettent que des connexions très faibles. Ce qui est génial dans la démarche de Simon Vélez, c’est qu’elle est high tech avec des méthodes élémentaires.»

Pour bâtir ponts, cathédrales ou villas, Simon Vélez plie à sa volonté ces tiges creuses, élaborant, avec l’aide de l’ingénieur Marcelo Villegas, un système de fixation rendant la graminée à l’épreuve de la traction et de la compression. L’architecte exploite les qualités intrinsèques de ce végétal quatre fois plus résistant que l’acier, mais douze fois plus léger. «Ce n’est pas le matériau miracle, il faut le travailler d’une certaine façon pour qu’il déploie tout son potentiel», ajoute le curateur. Ainsi les chaumes (ou tiges) sont remplis, aux intersections, de mortier de ciment consolidé de barres d’armature.

Auréolé en 2009 du Prix du Prince Claus aux Pays-Bas, l’architecte fut reçu par le président colombien Alvaro Uribe, qui l’a chargé de réécrire le code de la construction afin de revaloriser le végétal que l’on se préparait à interdire. La renommée de Simon Vélez croît et prospère, tant ses valeurs concordent avec une époque revenue du modèle globalisé: mobilisation de la population, valorisation du travail de l’artisan, utilisation des ressources primitives du lieu, échanges de savoir-faire, équilibre entre techniques séculaires et modernité.

Dans un quartier historique de Bogota, sa maison labyrinthique, agrégat de constructions hybrides en îlot, présentée en forme d’autoportrait, compose selon Pierre Frey «une sorte de biographie spatiale, le lieu de ses expérimentations sur trente ans. Son chapeau le montre, il est comme un Aventurier de l’arche perdue, récupérant des matériaux qu’il recycle dans un univers à la fois structurel et onirique.»

Ses charpentes grandioses et subtiles composent des tableaux abstraits