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roman

Les paysages intérieurs de Véronique Bizot

Elle écrit serré pour mieux dire le silence et les mots qui sauvent. «Ame qui vive», son troisième roman bref, confirme un talent de plus en plus suivi

Feu et brouillard, les paysages intérieurs de Véronique Bizot

Elle écrit serré pour mieux dire le silence et les mots qui sauvent. «Ame qui vive», son troisième roman bref, confirme un talent de plus en plus suivi

Genre: roman
Qui ? Véronique Bizot
Titre: Ame qui vive
Chez qui ? Actes Sud, 110 p.

Des paysages. De ceux qui défilent à la fenêtre des trains, ni plaine ni montagne, et devant lesquels on se félicite de ne pas y vivre. Trop isolés, trop accablés. Véronique Bizot a choisi précisément d’y planter son nouveau roman, Ame qui vive.

Avant de circuler avec les quatre personnages du livre, arrêtons-nous sur Véronique Bizot. Deux recueils de nouvelles et deux romans brefs (des novellas, comme disent les Allemands et les Anglo-Saxons) ont suffi pour que les lecteurs attentifs reconnaissent là une voix à écouter de près. Dans ses phrases qui serpentent, délicates, pour attraper les objets, souvent impérieux, les êtres, souvent empêtrés, elle assemble l’étonnement face au monde et l’allant vers le monde. D’où cette distance et cet humour, cette énergie malgré les climats, les décors, les déboires traversés par les personnages de Mon Couronnement (2010), d’Un Avenir (2011) et, aujourd’hui, d’Ame qui vive.

En plaçant au cœur de ses écrits l’oscillation perpétuelle entre repli intérieur et nécessité du lien, ruminations et discours, rêveries et actes, Véronique Bizot signe des partitions, andante cantabile, sur le métier de vivre.

Revenons aux paysages isolés d’Ame qui vive. Un auteur de théâtre, célèbre et misanthrope, vit là, retranché dans une grande ferme fortifiée et enfouie dans les arbres. Plus haut dans la montagne, un autre homme, plus jeune, Montoya, a fait le choix lui aussi du repli en s’installant dans l’atelier d’un peintre, anciennement un garage Renault, régulièrement envahi par le brouillard. Circulant à pied, de l’un à l’autre, deux frères orphelins. Le plus jeune, tout juste un adolescent, ne parle plus suite à un drame qui a englouti le reste de la famille. Or c’est lui, le narrateur de ce concerto à quatre solitudes.

La première chose qui retient l’attention, qui doucement captive, c’est la façon dont Véronique Bizot écrit au travers du silence du jeune homme, comme par en dessous. S’il n’ouvre plus la bouche, les mots ne l’ont pas quitté pour autant. Au contraire, avec une acuité décuplée, les yeux rivés sur les visages et les bouches, à la façon d’un nouveau-né, il écoute chaque parole, observe chaque geste. Il trouve aussi refuge dans la bibliothèque d’Adrien Fouks, l’auteur de théâtre, et il pioche, dans cette pièce couverte de livres jusqu’au plafond, des phrases de romans, de pièces de théâtre qui lui revienne au gré de la journée et des circonstances. Ces lectures le désembourbent du silence, ces mots l’arriment au monde et lui permettent, petit à petit, de marcher seul, sans son frère.

Ame qui vive est aussi une variation sur la solitude, choisie comme une façon de se regarder en face. Par les yeux du jeune homme mutique, on devine l’amusement de Véronique Bizot. Les humains sont touchants et comiques dans leur acharnement à rendre la vie possible, malgré tous les brouillards. Adrien Fouks, Montoya, le grand frère qui se bat pour le petit, tous s’activent dans un ballet largement silencieux, compliqué par les tracas quotidiens. Mais ils se rendent visite l’un l’autre, frères choisis, là encore, s’aidant de quelques mots.

Les nouvelles de Véronique ­Bizot sont denses, sans paragraphes. Le lecteur suit le fil de la pensée du narrateur, dans un souffle. Au point que les 110 pages d’Ame qui vive feraient facilement le double, dans une écriture plus détendue. Quand on le lui fait remarquer, au téléphone, l’écrivaine semble soulagée: «J’entends tellement de reproches sur le fait que mes romans sont trop courts! J’écris sans aucun plan préalable. Je pars d’un lieu souvent aussi parlant, si ce n’est plus, que les personnages qui l’habitent. Ici, c’étaient ces vallées sombres, ces routes étroites devant lesquelles on se demande qui peut vivre là. Des lieux qui m’attirent et me glacent comme des reflets de nos existences. De là ont émergé quatre silhouettes. Je ne sais pas pourquoi mon narrateur est mutique. Peut-être parce que j’ai de la tendresse pour les jeunes hommes qui n’arrivent pas à parler.»

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Véronique Bizot

«Ame qui vive», p. 19

«Mon frère parlait, je l’écoutais comme j’écoutais tout, le visage tendu vers les bouches»
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