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«Peaux-Rouges» et «Visages pâles» camarades de tranchées

Féru de l’histoire des fils de Sitting Bull, le Français Jacques Rouzet raconte l’enrôlement enthousiaste des Indiens d’Amérique dans la Première Guerre mondiale, et la désillusion qui les attendait à leur retour

«Le cri de guerre bien connu des Indiens va retentir dans les campagnes françaises», s’exclame une journaliste américaine en pleine Première Guerre mondiale. Des cris de Sioux? Et aussi des lancers de tomahawk ou des danses du scalp dans les tranchées de la Marine? L’arrivée, en 1917, de 15 000 Red Warriors au sein du contingent américain de Pershing, rejoignant les quelque 4000 indigènes canadiens de Sa Majesté, a suscité de puissants fantasmes dans la presse de l’époque.

Comme le montre bien Jacques Rouzet, le folklore à plumes n’avait pas sa place dans la première guerre moderne de l’histoire. Comme leurs compagnons d’armes africains ou indiens des Indes, les membres des nations premières ont combattu en uniforme vert boueux, appréciés comme tireurs d’élite ou estafette, avec un courage relevé par tous les médias de l’époque. Jolie réputation par exemple que celle de Charges Alone, qui s’était fait «33 Boches en 33 jours», avant de devenir postier dans le civil.

L’armée, agent d’intégration

On pourrait s’étonner, à première vue, du patriotisme des fils de Sitting Bull, nés dans une décennie 1890 qui voit l’effondrement des derniers bastions autochtones aux Etats-Unis. Dans cette période de ruée vers l’or et de confiance aveugle dans le progrès, le thème de la «disparition de l’Indien» est devenu un lieu commun. Et pourtant, l’intégration de recrues dans l’armée fédérale et l’expérience des armes de l’autre côté de la «grande eau» a donné un coup d’accélérateur à leur intégration comme citoyens.

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L’auteur ne passe bien sûr pas sous silence l’affreuse saignée de la Grande guerre suivie de la grippe espagnole qui a durement touché les Indiens. De plus, de retour au pays, les vétérans n’en ont pas fini avec leur chemin de croix. Bien qu’applaudis par une presse qui ne tarit pas d’éloges sur leurs sacrifices et soutenus par le chef du Bureau des affaires indiennes Cato Sells, qui défend ardemment l’assimilation, les Indiens tardent à obtenir les droits relatifs à une citoyenneté qu’ils sont de plus en plus nombreux à revendiquer.

Racisme tenace

«Nous exigeons d’être des producteurs et non des consommateurs, des citoyens et non des pupilles, quand des milliers de nos gars se sont portés volontaires pour donner leur vie en faveur de la liberté dans le monde!» tonne le docteur Carlos Montezuma, d’origine apache, dans un congrès à Minneapolis en 1919. Il faut attendre 1924 pour que le Congrès adopte l’Indian Citizen Act qui accorde une citoyenneté pleine et entière à quelque 120 000 autochtones masculins.

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Une intégration qui n’est cependant pas du goût de tous, certains chefs tribaux craignant que cette législation saborde les anciens droits et surtout favorise le grignotage des terres au profit des fermiers blancs, un phénomène qui s’est d’ailleurs accéléré pendant la guerre. Dans la réalité au quotidien, les héros «rouges» de la Grande guerre allaient encore subir un bon demi-siècle de discrimination et de racisme institué.


Jacques Rouzet, «Les Indiens d’Amérique du nord dans la Grande guerre», Editions du Rocher, coll. Nuage Rouge, 236 p.

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