Chanson. Juliette. Mutatis Mutandis (Polydor 982 679-6/Universal)

On l'avait quittée flamboyante et gourmande. Deux ans après un truculent Festin de Juliette qui charriait un répertoire gorgé de sens et d'aisance inspirés par les péchés capitaux, Juliette Noureddine livre un cinquième album studio qui ne se montre pas moins avare en péchés mignons.

Après avoir articulé sa faconde autour de la colère, la gourmandise, la luxure, l'envie, l'avarice, l'orgueil et la paresse, la pianiste et chanteuse fait une fois de plus éclater sa finesse de plantureuse diablesse au fil de Mutatis Mutandis. Les chansons, sous leur éternelle apparence lettrée, dévoilent pourtant des raffinements simples. Sortes de fables modernisées passant par des ambiances parfumées et surannées dont elle est décidément la seule à connaître le secret dans le paysage des voix féminines de la chanson francophone. Seul Alexis HK cultive aujourd'hui un amour identique pour ce type de contes onctueux narrés avec force subjonctifs et rimes romanesques.

D'habiles juxtapositions sonores où elle phagocyte aussi bien les esthétiques classiques de l'orchestre de chambre que contemporaines, les rythmiques latines et orientales, en morceaux intimistes ou d'allure médiévale, l'exquise Juliette déjoue ainsi avec des humeurs exaltées et un lyrisme étonnant les frontières d'une prose ordinaire. Tout en s'offrant quelque divertissement grâce à la langue latine, la danse de salon ou les airs de guinguette pirate. Deux duos étonnants dans deux styles lexicaux antinomiques, avec l'acteur Guillaume Depardieu («Une lettre oubliée») et le comique François Morel («Mémère dans les orties»), complètent le tableau épique d'une époque révolue que brosse la plupart du temps ce Mutatis Mutandis porté par un piano aussi vagabond que caméléon. La faconde rarement moribonde, Juliette invite à sa manière charmante à rejoindre son banquet où l'on fait tour à tour ripaille et bonne chère préparée manière nouvelle cuisine. Une poésie en tout cas délectable qui met souvent le sens de l'auditeur à contribution, voire en ébullition en jouant régulièrement sur les anachronismes.

Voluptueusement mythologique sur «Le sort de Circée» inspiré de l'enchanteresse fille d'Hélios et Perséis, menaçante et vengeresse sur un «Fantaisie héroïque» truffé d'échos médiévaux, se glissant dans la peau d'une roturière domestiquée au fil de «Maudite clochette» ou dans l'esprit de chérubins peints de la Renaissance dans «Le congrès des chérubins», la Toulousaine d'adoption raffole des décalages. Sans oublier chemin faisant son sens aguerri de la dérision ni ses petites chroniques sociales bien déguisées. Son âme littéraire filtre également au travers de l'adaptation du seul poème latin de Charles Baudelaire dans les Fleurs du Mal: «Franciscae meae laudes» qu'elle transforme en délicieuse chanson exotique. Autant de richesses chantées qui mettent en avant la musicalité de la langue et devraient enfin être propres à séduire un plus large public que son cercle habituel de fidèles. Signant à la fois et pour la première fois musiques et textes – sans Bernard Joyet ni Pierre Philippe –, l'ancienne interprète réaliste diversifie encore la palette de ses atmosphères.

La veine naturaliste de ses débuts, il y a plus de vingt ans, sérieusement mise en sourdine, intelligente sans être intello, Juliette continue toutefois de défendre bec et ongles une chanson populaire qui «s'adresse à l'intelligence». Capable d'inventives nuances formelles et verbales, prompte à une dramatisation vocale plus retenue et élégante, la chanteuse semble en revanche toujours cultiver avec humour et distance une chanson que ne renieraient pas les partitions des opérettes passées.

Des pianos-bars, restaurants et cabarets qu'emplissaient autrefois sa voix large et sa silhouette généreuse, Juliette conserve tout de même un sens sans pareil de la mise en scène. Mais désormais mieux ancré entre la tradition rive gauche et Fréhel. Seul regret notoire et qui hélas tend à perdurer: que sa récompense tardive en tant que révélation aux Victoires de la musique en 1997 après quelque 17 ans de scène n'ait pas permis de mieux diffuser un répertoire qui scintille de mille trouvailles mélodiques et saveurs langagières. Bien qu'elle ait rejoint le giron de la multinationale Universal via le label Polydor depuis Le Festin de Juliette, la picaresque chanteuse aux compositions allongées n'a pas plus trouvé grâce aux oreilles des radios et de leurs satanés formats.