C’est immolé sur le bûcher de la popularité que Zurga finit ses jours au Grand Théâtre. Le chef élu n’est pas occis par le peuple qu’il a trompé, mais par une foule de spectateurs frustrés et violents. On est loin de l’exotisme naïf et embrouillé des Pêcheurs de perles de Georges Bizet.

L’histoire que raconte la metteuse en scène Lotte de Beer est bien plus concrète. Elle pointe notre monde artificiel à travers l’univers de la téléréalité, des réseaux sociaux et autres outils virtuels. La cruauté des jeux du cirque romain, quelques siècles plus tard…

Humour noir sur fond kitsch

On ne peut plus habile relecture que cette critique acerbe de notre société, teintée d’humour noir sur fond kitsch. En rebondissant sur les invraisemblances du livret d’Eugène Cormon et Michel Carré, qu’un critique du New York Times classa en 1986 «parmi les plus effroyablement ineptes du genre», l’artiste hollandaise retourne les aberrations comme un gant. Qu’elle jette en pâture sur le plateau.

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Le public du Grand Théâtre se voit ingénieusement intégré dans le système participatif d’un triste Koh-Lanta. On élit ou on écarte. On condamne ou on gracie. Les projections de génériques en feu ou d’îles paradisiaques et jungles dangereuses plus vraies que nature plongent d’emblée dans le vif du sujet. Un des concurrents sera sauvagement rejeté: Leila, Nabir ou Zurga. «Votez au 090 75 10 50 50» s’affiche sur le rideau, puis «Restez connecté» avant l’entracte.

Vidéo-trottoir

Au troisième acte, un écran descend pour projeter une vidéo-trottoir. Des passants sont interrogés en ville (le président de la fondation du Grand Théâtre, Xavier Oberson, s’y prête lui-même de bonne grâce). Au choix de la mort, Zurga cumule 91% des suffrages. La messe est dite.

Le rôle pervers des téléspectateurs? Il s’appuie sur le décor aussi esthétique qu’ingénieux de Marousha Levy. Un grand demi-disque en fond de scène, mi-soleil brûlant des tropiques, mi-lune glaciale de la nuit, sert de paroi cinématographique et révèle aussi la coupe d’un immeuble.

Chaque foyer y regarde et commente l’émission qui se joue en direct sur scène, sous l’objectif des caméras et les ordres de «l’animateur» Nourabad. Quant aux incessants changements à vue de structures ou prison en bois, temple, cocotiers, immenses coquilles d’huîtres ou gazebos à moustiquaires, il figure à merveille tout ce que le procédé du monde télévisuel a de factice.

Une logique ludique et terrible

Les chanteurs se faufilent allègrement dans cette logique ludique et terrible. Si les voix s’avèrent inégales à la première représentation, l’ensemble tient la route. Malheureusement trop mal fagotée, et traitée en cruche au début du spectacle, Kristina Mkhitaryan prend du temps à trouver ses marques en Leila, touriste participant à un stage de yoga au Sri Lanka. Son rôle de prêtresse tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais une loufoquerie de plus dans le lot des bizarreries générales ne dépare pas vraiment…

La voix charpentée de la soprano russe s’ouvre et s’assouplit au fil du temps, offrant des aigus pianissimo joliment filés et une densité vocale qui s’intensifie progressivement. Le ténor québécois Frédéric Antoun campe un Nadir séduisant et sympathique. Son timbre moelleux peine encore à rayonner et les hauteurs extrêmes de son registre montrent des tensions qui, espérons-le, disparaîtront au fil des représentations.

Audun Iversen, baryton norvégien à la belle projection, met lui aussi du temps à libérer ses atouts, parmi lesquels une belle sincérité d’incarnation, une couleur boisée et un grain mordoré de timbre. De son côté, Michael Mofidian se révèle le plus intéressant des personnages, bien que le moins exposé de la distribution.

Texte intelligible

Son Nourabad rayonne naturellement, avec solidité, sur une remarquable voix sombre. Comme ses collègues masculins de plateau, le Britannique offre une articulation et une diction claires, qui rendent le texte intelligible sans avoir à consulter les surtitres, ce qui n’est pas rien.

Reste l’intervention orchestrale d’une grande probité de David Reiland. Son sens de l’équilibre sonore et de la mise en valeur mélodique rend hommage à un Bizet de 25 ans encore vert mais déjà sûr. Le chef dégage les lignes de force de l’ouvrage avec simplicité et adresse. L’OSR le suit pleinement sur la voie d’un soutien instrumental à la fois généreux mais discret, où les pupitres interviennent avec délicatesse et puissance pour soutenir les chanteurs comme le chœur. Du travail d’orfèvre.


«Les Pêcheurs de perles», Grand Théâtre, Genève, jusqu’au 26 décembre.