Festival de Cannes

Pedro Almodóvar: gloire passée, douleurs actuelles

En compétition à Cannes, le dernier film de Pedro Almodóvar est l’un de ses plus réussis. Depuis qu’il est invité sur la Croisette, le Madrilène n’a jamais obtenu la Palme d'or…

Pedro Almodóvar et les femmes. Depuis ses débuts en 1980, l’œuvre du cinéaste madrilène, qui a grandi dans la campagne de La Mancha, a été souvent commentée à l’aune des magnifiques personnages féminins qui émaillent son œuvre, et qui, depuis l’avènement du nécessaire mouvement #MeToo, trouvent une résonance nouvelle. De même, bien avant que ces questions ne s’invitent dans les débats de société, l’Espagnol s’interrogeait sur la notion de genre et les orientations sexuelles – on se souvient par exemple d’Agrado, le flamboyant transsexuel de Tout sur ma mère (1999).

Douleur et Gloire est le 21e long métrage de Pedro Almodóvar, et le neuvième dans lequel il dirige Antonio Banderas, qui, depuis Le Labyrinthe des passions (1982), est devenu pour lui une sorte d’alter ego. Alors même qu’il est vu comme un archétype du mâle latin viril et ténébreux, le comédien a su, pour son ami, incarner des personnages fragiles et sensibles. A l’image de Salvador, un réalisateur seul et terrassé par d’insupportables douleurs qui, dans Douleur et Gloire, va se confronter aux fantômes de son passé – sa mère, un ancien amant, un acteur avec lequel il avait eu un violent conflit.

Mélancolie

Salvador est sans conteste le plus beau personnage masculin jamais écrit par Almodóvar, et ce n’est pas un hasard. Il n’a en effet jamais mis autant de lui dans un de ses héros. Les douleurs de Salvador, ce sont les siennes. Ses doutes également. Il a brouillé plus encore les pistes entre fiction et réalité en faisant porter à Banderas certains de ses vêtements, de même que l’appartement dans lequel vit Salvador ressemble au sien. C’est pour cela, assurément, que Douleur et Gloire distille une certaine forme de mélancolie. Alors que le cinéaste a souvent plongé corps et biens dans le mélodrame, empruntant notamment à Douglas Sirk son sens de l’emphase, Douleur et Gloire est dans la retenue, à l’image de la bouleversante séquence de retrouvailles entre Salvador et un ancien amant, qui se déroule sans volonté aucune de surdramatisation.

Rencontre avec Pedro Almodóvar:  «La fiction se mélange toujours à la réalité»

Le 27 octobre 1980 était projeté à Madrid, Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier, le premier long métrage d’Almodóvar, qui marquait aussi l’émergence de la Movida, d’une culture alternative madrilène libre après des années de dictature franquiste. Le film avait alors choqué, dérangé. Le réputé critique José Luis Guarner décrivait le film, dans El Periódico, comme «une farce lugubre, immorale et indécente». Près de quarante ans plus tard, son réalisateur est unanimement salué comme un grand maître du cinéma contemporain, une des voix les plus singulières du 7e art européen récent. Almodóvar possède une signature tellement inimitable que personne ne s’est d’ailleurs risqué à l’imiter.

Sobriété

Douleur et Gloire synthétise magnifiquement plusieurs de ses obsessions, comme le cinéma et ses vertus cathartiques, le rapport à l’enfance (à travers une nouvelle utilisation romanesque du flash-back) et à l’éducation, la maladie, le deuil ou encore le poids de la religion. Mais alors même que ce film s’inscrit parfaitement dans la geste almodóvarienne, il poursuit un léger virage amorcé il y a trois ans avec le tout aussi beau Julieta. Le Madrilène semble avoir trouvé un ton nouveau, un moyen de tendre – sans tourner le dos à son esthétique pop – vers une plus grande sobriété de ton, aussi relative soit-elle.

Critique de «Julieta»:  Pedro Almodóvar aux portes de la sagesse

On dit souvent que les grands réalisateurs connaissent à un moment donné une sorte de climax, et que dès lors plus aucune de leurs réalisations ultérieures ne sera à la hauteur des attentes. Almodóvar, lui, a déjà connu plusieurs points culminants: au milieu des années 1980 (La Loi du désir, Femmes au bord de la crise de nerfs), dans la seconde moitié des années 1990 (La Fleur de mon secret, En chair et en os, Tout sur ma mère) puis aujourd’hui avec Julieta et Douleur et Gloire. La manière dont il se renouvelle dans la continuité, ce cliché n’a jamais été aussi juste, est admirable. Lui qui a toujours fait du cinéma pour rendre hommage au cinéma, allant même jusqu’à réaliser un court métrage muet pour Parle avec elle (2002), livre ici en outre une passionnante réflexion sur la création et la façon dont toute fiction est intimement liée à la vie.

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