On y songe, cruellement, à l’heure même où il tremble: le paysage musical suisse est décidément riche, audacieux, fourmillant. Une terre fertile qui, parallèlement, n’a jamais été celle du star-system. Question de culture, de masse critique, de Röstigraben? Rares sont les «vedettes» nationales, de celles qui (hors pandémie tout du moins) remplissent les stades, écoulent des dizaines de milliers d’albums ou font des pubs pour Coca-Cola. On énumère de tête: Bastian Baker, Stephan Eicher, Sophie Hunger. Et Pegasus.

Son nom ne survole que ponctuellement la Sarine, et pourtant: le groupe biennois est l’un des plus gros vendeurs de disques du pays. Depuis treize ans, Pegasus amasse l’or, le platine même, avec des albums où la pop se chante sagement et en anglais. Piano-batterie, refrains accrocheurs, invitations à viser les étoiles ou jouir de la vie: c’était déjà la recette d’Easy, balade bondissante qui, en 2009, projetait ces quatre amis d’enfance (voisins de palier ou presque) dans le club sélect des Suisses à suivre.

Mené par Noah Veraguth, Helvético-Brésilien à la voix claire et amène, Pegasus enchaînera trois autres opus – le tout jalonné de Swiss Music Awards, de grandes scènes dont celle du Stade de Suisse en première partie de Coldplay et de l’incontournable tournée asiatique.

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L’art du «mainstream»

Un parcours exemplaire, propre sur lui dirait-on même, assorti aux blazers-nœuds papillons arborés lors des séances photos. Mais les garçons de Pegasus ont tout juste passé le cap de la trentaine et, plus mortels que héros grecs, n’échappent pas à l’appel du rétroviseur. Le leur prend la forme d’un album: sorti ce mois, Unplugged revisite une dizaine de leurs tubes à la sauce acoustique. Un retour aux sources, un pèlerinage presque.

«Quand on a commencé, on était un petit groupe biennois qui jouait dans les bars, raconte Noah Veraguth dans un français impeccable, qu’il dit tout de même vouloir rafraîchir durant notre coup de fil. On jouait deux-trois morceaux avant de passer au lieu suivant. L’acoustique, c’est dans nos racines».

Ils ont 17 ans à peine et rêvent Beach Boys, Bee Gees, Beatles. Au moment de passer de la cave au studio, ils garderont la patte pop de leurs idoles, en version chaste, familière. «Mainstream», commerciale, diront certains, cheveu condescendant sur la langue. Une étiquette qui exaspère? Pas Noah Veraguth. «C’est même un compliment! La pop mainstream, c’est la discipline reine: il n’est pas simple de composer de la pop, et de rester au top sur la durée.» Et si elle est célébrée timidement en Suisse, le Biennois rappelle son pouvoir déflagrateur. «Il n’y a qu’à voir Madonna: à son arrivée, personne ne croyait en sa longévité et elle est devenue une icône! Pour moi, la pop est une émotion, une culture, une langue globale.»

Fleur bleue

Une langue que Pegasus a mâtinée, ici et là, de rock adolescent et d’échos électros – mais sans trop s’éloigner du sentier. «On n’a jamais voulu faire plaisir aux critiques. Notre musique, comme celle de Bastian Baker d’ailleurs, se veut très accessible, en touchant un large public, mais aussi honnête. On n’essaie pas d’être quelque chose qu’on n’est pas, et je crois que les gens le sentent.»

S’ils dépouillent leur pop pour ce sixième album, c’est pour eux pour marquer la fin d’un chapitre. «On a expérimenté, avec la dance notamment, et on l’a senti lors du dernier album: on est allés au bout de tout ça, il nous faut revenir à nos débuts pour nous retrouver. C’était l’occasion de faire un résumé de toutes ces années avec un seul et même son, une seule couleur.»

Celle d’Unplugged serait du genre fleur bleue: chœurs et guitares sèches sur la revisite du récent Metropolitans, touches de marimba sur Rise up (souvenir de 2011), violons mélo et banjo pour Last Night on Earth (déclaration pré-apocalyptique qui envahissait nos ondes en 2014). Des arrangements assumant franchement, et c’est là leur mérite, la corde sentimentalo-sensible. A l’arrivée, une douzaine de balades enregistrées à Cologne entre deux confinements – et dans un joyeux esprit de colocation: un seul appartement pour quatre et des enregistrements en groupe au studio, devenus rares.

A la maison

Au milieu des reprises, trois nouveaux titres dont Better Man, qui aurait pu être signé Ed Sheeran (un compliment, assurément), et un duo avec la chanteuse bâloise Anna Rossinelli. Sorti l’an dernier, il dépasse les 300 000 vues sur YouTube. Mais résonne tout aussi bien aujourd’hui. «Musicalement, c’est un album qui s’accorde très bien avec les temps qu’on vit, au moment où le monde se reconfine: les sonorités sont très tranquilles, le genre à écouter à la maison», note Noah Veraguth.

Qui, à défaut de savoir s’il pourra le défendre comme prévu en mai prochain au Hallenstadion de Zurich, se projette déjà plus loin. «Cet album devrait marquer le début d’un nouveau cycle. Notre musique va devenir peu plus adulte, même un peu plus expérimentale.»

Innover, oui, à l’image de la ville où il ne vit plus mais qui continue de l’inspirer. Noah Veraguth, joueur de foot amateur, s’anime en évoquant l’ancien stade du FC Bienne. «Il y a quelques années, un nouveau stade a été inauguré en dehors de la ville. Mais au lieu de simplement fermer l’ancien, ils l’ont transformé en centre alternatif où on fait de la musique!» De quoi inspirer à Pegasus de futurs hymnes suisses-allemands? Pas prévu: la pop, ça sonne quand même drôlement mieux en anglais.


Pegasus, «Unplugged» (Phonag Records). En concert le 21 mai au Hallenstadion de Zurich.