Georges Braque (1882-1963) au Grand Palais, à Paris. Quelque 250 œuvres, plus des photographies et des documents. Un récit en peinture qui va des tableaux fauves des années 1906-1907 aux célèbres oiseaux des années 1950-1960 et aux étonnants paysages de la fin, où Braque fait surgir une couleur vive, presque violente, sur des horizons panoramiques. Une telle rétrospective paraît aller de soi.

Entre 1909 et 1914, Braque invente le cubisme aux côtés de Picasso, qui n’est son aîné que d’un an. Il est à l’origine de la plus considérable des révolutions picturales du XXe siècle puisqu’elle conduit à un art abstrait que Braque comme Picasso récusèrent. Après la Seconde Guerre mondiale, Jean Paulhan lui consacre un texte intitulé Braque le patron, ce qui situe autant son statut parmi ses pairs que sa manière de peindre dénuée de compromis. Il est le premier artiste du XXe siècle à entrer au Louvre de son vivant, où il peint un plafond dans un décor sculpté Renaissance, trois grands panneaux figurant des oiseaux. Il meurt célèbre en 1963 à 81 ans, souvent admiré, parfois contesté pour la régularité de son œuvre, toujours respecté même s’il est à l’écart des nouvelles secousses qui traversent alors la création artistique.

Cette rétrospective est pourtant la première qui est organisée à Paris depuis celle de l’Orangerie des Tuileries en 1973-1974. Au cours des quarante dernières années, une dizaine d’autres rétrospectives comparables ont eu lieu ailleurs dans de grandes institutions. Moins si l’on retranche celles de la Fondation Gianadda en 1992 et de la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence en 1980 et 1994, qui présentaient un nombre inférieur de tableaux. Rien de comparable avec Matisse et bien sûr Picasso; sans compter les nombreux peintres plus jeunes et de moindre importance historique qui en ont connu des dizaines au cours des décennies récentes.

A quoi tient cette tiédeur, dont le poète Pierre Reverdy, qui fut son ami, devinait la venue en 1950: «Saura-t-on gré, plus tard, à un peintre comme Georges Braque d’avoir échafaudé, dans une époque dont nous subissons avec impatience les tumultes, une œuvre qui paraîtra à tous les yeux si sereine et si sage? Très probablement non, écrit-il. […] Les tableaux seront là, muets, irréfutables. Ces tableaux, dont personne, aujourd’hui, ne sait rien dire.»

Si Braque a été l’un des deux initiateurs du cubisme, il n’avait rien d’un révolutionnaire. Il n’aimait ni les combats idéologiques ni les affirmations excessives. Et sa modestie orgueilleuse l’a placé dans l’ordre des réputations derrière Picasso, avec lequel il travailla pendant 5 ans comme un égal. Il ne s’est rebiffé qu’en 1935, soutenu par Matisse, Tzara et quelques autres, au moment de la sortie en France de l’Autobiographie d’Alice Toklas de Gertrude Stein qui le reléguait à un rôle secondaire. Il a fallu l’exposition Picasso et Braque, l’invention du cubisme, au MoMA de New York et au Kunstmuseum de Bâle en 1989-1990, pour que sa contribution soit définitivement établie, au moins pour cette période.

Son œuvre est presque dépourvue des aspérités qui attirent l’attention. Pas de provocation. Pas de «mal peint» volontaire ni de «vite fait», comme les aimait par exemple Picasso, si ce n’est peut-être Le Grand Nu de 1907-1908 où Braque multiplie les points de vue surplombants sur le corps dénudé d’une de ses rares figures humaines. Chez Braque, tout est mis en place, délibéré, travaillé. Une œuvre sereine et sage, dit Pierre Reverdy. Une œuvre solide, sans accidents, rien d’autre que la peinture. Braque a fréquenté des artistes célèbres, il a été photographié par des célébrités comme Man Ray ou Cartier-Bresson. Mais ces rencontres semblent n’avoir été que l’occasion de conversations aimables et d’amitiés fidèles. Rien à quoi se raccrocher, sinon à son œuvre.

Georges Braque est un artiste sans biographie. Impossible d’imaginer des best-sellers scandaleux sur ses aventures sexuelles ou sur ses relations avec les autres peintres. Il naît pas loin de Paris, à Argenteuil, où son père tient une entreprise de peinture en bâtiments qui s’installe au Havre en 1890. Il suit une scolarité sans relief, des cours de peinture dans une école des beaux-arts. Il choisit d’abord une formation de peintre décorateur, où il apprend les secrets des liants, des supports et des trompe-l’œil en faux marbre ou en faux bois. Il se consacre finalement à la peinture artistique sans suivre de scolarité. Les cours l’ennuient. Il quitte l’Ecole supérieure des beaux-arts de Paris à peine il y est entré. C’est un costaud, qui aime la boxe. Il rencontre en 1910 un modèle, Marcelle Lapré, s’installe avec elle peu après, l’épouse en 1926 et ne la quittera jamais.

Seul incident, mais de taille, sa mobilisation dans la guerre le 2 août 1914. Il est grièvement blessé et laissé pour mort en mai 1915. Il survit. Il lui faut deux ans pour se remettre. Il ne reprend la peinture qu’en 1917. Mais tout a changé autour de lui. Tout change aussi dans son œuvre. L’aventure cubiste est finie.

L’exposition du Grand Palais raconte une histoire peinte, qui se déroule de salle en salle et de tableau en tableau. Au début, la période fauve, de 1906 à 1907. En 1905, Braque découvre la salle consacrée à Matisse, Derain ou Vlaminck au Salon d’automne, qualifiée de «cage aux fauves» par un critique. «C’était une peinture très enthousiaste et elle convenait à mon âge, j’avais 23 ans», dit-il. Paysages lumineux, vivacité des couleurs, liberté du pinceau. C’est le moment le plus clair et le plus coloré de l’exposition.

En 1906, toujours au Salon d’automne, Braque voit des Cézanne, qui meurt la même année. Et en 1907, un hommage en forme de rétrospective. C’est une révélation, l’assiduité de cet art, l’engagement, la volonté de construire, de pénétrer le monde des choses et les paysages. Il rencontre Picasso, qui est bouleversé, lui aussi. Les deux vont entamer une collaboration unique dans l’histoire de l’art européen.

Braque commence à simplifier la géométrie. Il construit des surfaces de plus en plus nettes. Il les articule en composition de volumes qui ne sont plus réglés par un point de vue unique. Il s’affranchit de la perspective classique, entame de plus en plus le vieil édifice académique. Un chantier est ouvert, où il s’engage avec Picasso. C’est la période du cubisme dit analytique, une période que l’on qualifierait aujourd’hui de déconstruction. Tout y passe, la forme générale des objets qui est ramenée à une accumulation de signes, la profondeur qui est traduite par des superpositions. Tout éclate, jusqu’à l’usage des matériaux quand, en 1912, après que Picasso introduit pour la première fois un cannage imprimé dans une petite toile, il crée le premier papier collé.

Ce mélange de techniques, où peinture et dessin se mêlent aux chiffres ou aux lettres et aux papiers découpés, donne une formidable liberté de composition et des espaces multiples qui allient les schémas de représentation avec le mouvement libre des formes. Cette évolution conduira à de nouvelles techniques comme les assemblages d’objets composites. Et surtout à une abstraction dont Braque et Picasso se méfient. Ils reviennent à la peinture pure avec le cubisme «synthétique», où les matériaux exogènes sont figurés au pinceau et les sujets représentés sont signifiés de manière visible.

La guerre met un terme à cette collaboration. La paix revenue, le cubisme a engendré des enfants que Braque et Picasso peinent à reconnaître. Et c’est ce qu’on a improprement appelé «le retour à l’ordre». Les deux artistes, qui se sont éloignés l’un de l’autre, utilisent néanmoins le langage issu du cubisme tout en explorant des voies plus classiques et figuratives. Picasso continuera de voler de branche en branche. Braque creuse son sillon. Ils sont lointains et ils sont proches. Picasso a sa première rétrospective muséale à Zurich en 1932. Braque à Bâle en 1933.

De tous les peintres qui ont participé à la révolution moderne, Braque est, avec Mondrian pour le versant non figuratif, celui qui en assumera le plus clairement les conséquences picturales parce qu’il ne cessera jamais d’y travailler en pensant toujours à Cézanne, comme le montrent ses vues d’atelier et ses salles de billard des années 1940-1950. De la peinture sereine et sage qu’il faut apprécier sans discours.

Georges Braque. Grand Palais, entrée Champs-Elysées, Paris. Rens. et réservations: www.grandpalais.fr. Ouvert tous les jours de 10h à 22h (sauf lundi et dimanche de 10h à 20h). Jusqu’au 6 janvier.

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Impossible d’imaginer des best-sellers scandaleux sur ses aventures sexuelles ou sur ses relations avec les autres peintres

Sa modestie orgueilleuse l’a placé dans l’ordre des réputations derrière Picasso, avec lequel

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