Ses peintures à l'alkyde engendrent la même fascination qu'un laque japonais. Même profondeur immatérielle, glaçure semblable, où le motif semble en suspens dans les couches fines et transparentes qui ont été successivement étendues. Même temps suspendu. Sauf que dans cette intemporalité, Michel Huelin immerge des icônes de notre temps. Des images de notre quotidien, repiquées de magazines ou de catalogues: sofas, lits, fauteuils, coussins. Des photographies traitées par les moyens modernes de l'informatique et les écrans d'ordinateurs: scannage, numérisation.

Ces traitements permettent de simplifier le sujet, d'en durcir les contrastes au point de n'en plus conserver que la trame, le squelette ou la silhouette. De manière à n'avoir plus finalement que deux tons pour la composition. Souvent, les carreaux ou losanges du couvre-lit, de la couverture qui recouvre l'objet, délimitent le seul dessin configurant la composition. Les carreaux de cette couverture ou la trame en losange du couvre-lit dessinent l'objet lui-même: le lit, le sofa. A ceci près que ce qu'on décrypte dans ces tableaux est surtout la résultante d'un dressage visuel.

Apprendre à lire en creux

Pourquoi, par exemple, dans ce que nous propose Huelin avec une couleur de fond et une couleur de trame, n'apprendrions-nous pas à lire en creux? A lire un texte entre les lignes, dans le creux des blancs? Né à Saignelégier en 1962, formé à l'Ecole supérieure d'art visuel de Genève, où il vit actuellement, Michel Huelin nous pousse en tout cas à nous risquer à de tels glissements. Sur ce mode, l'artiste nous livrait dans de précédents travaux des images dédoublées. Caricatures de ce que nous happons de manière très aléatoire dans les images filées de la télévision ou des nouveaux médias électroniques. Histoire de souligner que ce qui saute aux yeux est à prendre avec circonspection.

L'objet qu'il dessine est en positif mais il suffit de peu – comme lorsqu'on bascule un cliché photographique – pour qu'apparaisse le contretype de l'image et que celui-ci délivre désormais les seuls contours crédibles. Cette réversibilité de lecture est accentuée par le recours à des couleurs peu courantes, plutôt discordantes des goûts usuels: des roses orangés, des jaunes moutarde, des lie-de-vin, des verts bruns. Accords dont les frottements contribuent nettement à la sensation de va-et-vient, comme la profondeur de la laque façonne l'espace de l'illusion. A cela s'ajoute que le motif est dessiné avec un certain flou pour donner là aussi l'impression d'évanouissement possible, d'absorption par la profondeur de champ comme quand, avec une jumelle, on fait l'inverse d'une mise au point.

Cet effet d'estompe, Huelin le pousse encore plus dans ces derniers travaux, allant jusqu'à l'indifférenciation. Ne se profile plus que la silhouette ou le fantôme du fauteuil. Ne se retrouve plus qu'une tache ovale au milieu du tableau. Mais cette tache est-elle convexe ou concave? Difficile de dire si l'on voit un trou ou un disque prêt à s'envoler. Belle performance picturale que de nous amener à douter pareillement de notre regard. «Ce n'est pas grand-chose, mais encore faut-il le réussir», relevait un visiteur. Ajoutons qu'en nous laissant toute latitude d'interprétation, l'artiste nous invite aussi à garder une vue aiguisée en toute occasion. n

Michel Huelin. Galerie Gaxotte (route d'Alle 18, Porrentruy, tél. 032/466 72 51). Je 20-21 h 30, sa et di 14-18h. Jusqu'au 19 avril.