Exposition

La peinture aborigène, une histoire d’amour

La Fondation Pierre Arnaud accueille en Valais une centaine d’œuvres d’une collection privée, qui mettent en évidence les fondements spirituels de cet art pratiqué aux antipodes

L’art aborigène est l’exemple d’une pratique millénaire (les premières manifestations de la culture dont il émane remonteraient à plus de 65 000 ans) qui a trouvé dans le monde contemporain un œil et une écoute, ainsi que des points d’ancrage – sur le plan stylistique, mais aussi idéologique. Au point qu’après sa «découverte», dans les années 1970, cet art a suscité un véritable engouement; la situation s’est normalisée depuis, dans le sens où la peinture aborigène est aujourd’hui reconnue pour sa valeur intrinsèque, du moins autant qu’on peut l’évaluer.

La Fondation Pierre Arnaud, à Lens, expose essentiellement les œuvres réunies au fil des quinze dernières années par Bérengère Primat, commissaire de l’exposition aux côtés de Georges Petitjean, expert en art aborigène. Soit une centaine de peintures, sur écorce, bois ou toile (et sur de la nacre), parfois de grandes dimensions, auxquelles s’ajoutent des exemples de sculptures réalisées en tissage traditionnel à partir de ghost nets, ces filets de pêches perdus ou abandonnés en mer et qui y causent des ravages.

Célébrer la terre des ancêtres

Au cœur de cet art, et donc de l’exposition, le Rêve, avec un grand R. Moins les productions nocturnes qu’un concept spirituel, symbole d’un temps non mesurable, d’un espace illimité qui pourtant trouve dans le territoire australien le lieu de ses apparitions et de ses transformations. C’est dire si l’entreprise de destruction et d’assimilation menée par les colons anglais vis-à-vis des communautés indigènes et de leurs terres sacrées a causé des ravages. Les œuvres, pourtant, n’évoquent pas directement ces drames vécus encore par leurs auteurs. Ceux-ci ont à cœur de célébrer la terre de leurs ancêtres, dans des cartographies imagées et peuplées de symboles, et les animaux qui représentent les esprits, à commencer par le Serpent, ou Serpent arc-en-ciel, lié à l’eau, dont la forme sinue en travers d’un grand nombre de compositions.

Des compositions exécutées, au départ du moins, à l’aide de terre ocre, et auxquelles cette teinte et ses nuances donnent un caractère chaleureux et plutôt serein. Les contours sont généralement obtenus au moyen de l’alignement de petits points, processus patient qui assure un certain tremblé et une vibration. De plus en plus, la peinture acrylique remplace les pigments naturels, sans que les artistes renoncent à la gamme chromatique liée à l’ocre, au noir, à un bleu effacé et néanmoins lumineux. La diversité des styles répond à la diversité des tempéraments, et surtout à la communauté et à l’école picturale auxquelles appartiennent les peintres. Notons que le rôle de l’artiste n’est pas associé à un privilège, ni à une différence, puisque, nous dit-on, «chaque homme et chaque femme aborigène est traditionnellement un artiste dès sa naissance et a le droit, ainsi que l’obligation, de produire de l’art».

Un art «collaboratif»

Certaines compositions, purement abstraites au regard occidental, répondent pourtant aux exigences du rendu d’une mythologie et d’une philosophie. Un sens profond auquel le spectateur n’est pas initié, à moins de se passionner pour l’art et les religions aborigènes, comme c’est le cas de Bérengère Primat. Au fil de ces quinze dernières années, elle s’est fréquemment rendue en Australie, où elle a rencontré les artistes, dans les déserts, le bush, en terre d’Arnhem ou dans le Kimberley.

L’exposition de Lens est organisée selon la répartition de ces régions, et les thèmes, indissociables du style, que traitent leurs peintres. On découvrira des œuvres magnifiques, consacrées à des bêtes finement stylisées, ou constituées de lignes, de taches, de zones (figurant par exemple des points d’eau), œuvres de coloristes hors pair. De très belles peintures créées à plusieurs mains mettent en évidence la complexité, ainsi que la nature conviviale, «collaborative», de cet art.

Les titres, parfois, donnent des indications qui aident la lecture, si on désire ne pas se contenter de critères purement esthétiques: Cycle de vie du désert (Emily Kame Kngwarreye, 1995), Rêve lune (Mick Kubarkku, 2000) ou le magnifique Rêve homme de glace (Charlie Tjaruru Tjungurrayi, 1991), Histoire de Yipa (Johnny Warangula Tjupurrula, 1981) ou simplement L’Univers (une myriade d’étoiles signées Gulumbu Yunupingu, 2006). Ou encore cette Histoire d’amour, carte du Tendre imaginée, à un moment difficile de sa vie, par Clifford Possum Tjapaltjarri (1994).


Territoire du Rêve. Art aborigène contemporain.Fondation Pierre Arnaud (route de Crans, Lens, tél. 027 483 46 10). Me-di 10-18h. Jusqu’au 20 mai.

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