Quand on prend le thé au Kunsthaus de Zurich, les jours de beau temps, la cour intérieure est un havre paisible. D’autant plus que les couleurs et les formes si caractéristiques de Joan Miró vous libèrent d’un possible sentiment d’enfermement. La pièce, un mur de céramique, s’appelle d’ailleurs Oiseaux qui s’envolent. Et on peut longuement y laisser planer son regard, composer et recomposer les ailes colorées et les yeux ronds, imaginer poussins hirsutes et ocelles de paons. C’est cette œuvre qui a servi de prétexte à la grande exposition ouverte la semaine dernière, – Joan Miró, Mur, frise, murale.

Pour celui qui n’aurait en souvenir que les incontournables affiches et posters qui ont multiplié et aplani son œuvre, rattacher Miró au concept de mur peut sembler saugrenu. Trois pas dans l’exposition et cela prend tout son sens. La confrontation aux toiles rappelle toujours que nous n’avions vécu jusqu’alors qu’avec des images, c’est vrai pour tous les artistes, mais particulièrement frappant avec Miró. Chaque pièce se matérialise, s’épaissit.

Et puis, le curateur, Olivier Wick, nous offre une clé de lecture évidente, peut-être même trop, en plaçant au début de l’exposition La Ferme, un tableau de 1921/1922 – considéré comme le chef-d’œuvre de Miró avant Miró, si l’on peut dire. Le sujet l’enracine dans ses origines. Même si cette ferme de Mont-roig, près de Tarragone, n’a été achetée par ses parents qu’en 1910, quand il a déjà 17 ans, c’est là que le jeune homme soignera son typhus avant de commencer ses études artistiques. Il commence la toile sur place, la continue à Barcelone, la termine à Paris, dans son atelier de la rue Blomet, où il va entrer en surréalisme. Le tableau, qu’un galeriste faillit découper en plusieurs scènes pour mieux le vendre, fut finalement acquis par Ernest Hemingway quelques années plus tard grâce à un épisode de crowdfunding comme il se pratiquait alors, c’est-à-dire en faisant la tournée des bars et des restaurants de Montparnasse pour taper les amis de quelques francs.

La toile semble composée comme un grand rassemblement pour des adieux. Autour de l’arbre – un eucalyptus planté bien au milieu, c’est tout un monde que le peintre détaille avec une tendre naïveté. Jusqu’à cette façade qui est comme un tableau dans le tableau, avec ses tâches, ses fêlures, minérales, végétales, qui dessinent une géographie. C’est là que ça se passe. Joan Miró a trouvé dans le mur le meilleur outil d’évasion. Ne pas le franchir, ni le nier, mais s’y arrêter, exploiter sa richesse. Pour l’artiste, désireux de s’affranchir des limites de la peinture, le mur n’est plus une frontière, il devient un territoire.

Le parcours de l’exposition nous montre ensuite comment dans ces années 1920, Joan Miró va imiter les vieux murs en travaillant des fonds bruns. En fait, même les fonds bleus, qu’on identifie bien sûr au ciel, rappelaient au catalan des murs de ferme enduits à la chaux pigmentée d’outremer. «Je veux assassiner la peinture», déclare l’artiste en 1927, évoquant un art en «en décadence depuis l’âge des cavernes». A Zurich, ces propos polémistes sont illustrés par une toile dont la pureté et l’équilibre vous clouent sur place. Sur un vaste fond blanc, deux grandes tâches, la rouge encore un peu plus grande que la jaune, avec des bords agrandis par de fins coups de pinceaux en demi-cercles, et un petit rond noir. Signée en 1930, cette abstraction s’appelle Peinture (La Magie de la couleur). Elle est un souffle d’absolu dans ce parcours plutôt dense où l’on se perd facilement dans des circulations pas toujours évidentes. Plus loin dans l’exposition, on verra que, même octogénaire, Miró peut encore donner une telle respiration à ses toiles avec le magnifique triptyque L’Espoir du condamné à mort, combinaison d’une ligne ouverte et d’un point tour à tour rouge, bleu et jaune.

A cette révolution sereine répondent d’autres œuvres plus matériels et brutes. Dans ces mêmes années autour de 1930 Joan Miró expérimentait en effet des fonds plus inhabituels allant de la toile de jute épaisse aux panneaux d’aggloméré. Il juxtapose les textures, glissant dans ses toiles du sable, du goudron, du papier de verre. Cette matérialité brute est aussi un reflet de la noirceur des temps, de la guerre d’Espagne qui s’approche et qui devance d’autres terribles horizons.

La paix revenue, l’artiste retrouve de grands fonds clairs pour des toiles composées comme de larges fresques. Mais il continue à expérimenter aussi les matières, recouvrant par exemple des surfaces cartonnées, quand il ne sculpte et ne moule pas des personnages, travaillant cailloux, ciments et vernis comme un maçon.

L’exposition se termine avec les dessins grandeur nature qui ont permis la réalisation du Mur de la Lune et du Mur du soleil commandés pour le siège parisien de l’Unesco. Inaugurés en 1957, ces deux murales lancent le peintre dans une nouvelle pratique dont le mur de céramique de la cour du Kunsthaus est un bel exemple.

Miró, mur, frise, murale, au Kunsthaus de Zurich jusqu’au 24  janvier. www.kunsthaus.ch