Que la Joconde vous suive du regard, lorsque vous vous déplacez de droite ou de gauche, le phénomène ne vous surprend guère. Tant Léonard de Vinci a su la rendre vivante, même si elle reste distante et nimbée de mystère. Mais qu'un objet inerte et représenté sur une toile se modifie selon l'angle sous lequel on le regarde, voilà un fait plus étonnant. C'est pourtant l'exploit du peintre fribourgeois Albert Sauteur.

Intitulée Vitrail et pralinés, la toile où se produit cet enchantement est «vernie» ce soir à 18 heures lors d'une présentation animée par l'homme de radio Patrick Nordmann, au château de Gruyères. Le lieu où ce tableau a été créé. Car Sauteur ne rechigne pas à peindre en public. Au contraire. Œuvrant «sur la voie de l'authenticité, de l'exigence, de la performance», c'est une bonne occasion pour lui de montrer que la peinture demande du métier, pour ne pas dire du talent, et une judicieuse observation. Lorsque, durant ses séances de travail à Gruyères, cet automne jusqu'en décembre, l'artiste était interpellé par les visiteurs, il leur proposait en véritable pédagogue et animateur d'événement un petit test sur la vision binoculaire.

En gros, l'effet binoculaire peut se constater lorsqu'on ferme alternativement un œil et l'autre. Un déplacement latéral du sujet sera alors remarqué. Un seul œil crée un cadrage fixe et le tassement des plans perspectifs. La vision binoculaire engendre le relief et la profondeur. Encore faut-il savoir la retranscrire dans le sujet peint et, comme le fait remarquer l'artiste, «l'ajuster au fur et à mesure de l'exécution de la peinture».

Le petit praliné blanc

Le motif choisi par le peintre Albert Sauteur est un petit vitrail coloré et armorié aux blasons des comtes de Gruyères, inséré au centre d'une fenêtre à damiers hexagonaux et translucides. Le paysage hivernal apparaît au loin. Au premier plan, sur une tablette en verre foncé aux effets miroir, ont été installés trois pralinés en chocolat, dont un blanc crème. L'artiste associe toujours dans ses tableaux des éléments inorganiques et organiques. S'ajoutent encore, dans le cas présent, les volutes d'un ruban rouge estampillé de la marque Cailler. L'usine de chocolat de Broc n'est pas loin. Nestlé accompagne l'événement.

De cette nature morte, Albert Sauteur a fait quelque chose de vibrant, de vivant. Comme à son habitude, il a soigné la composition, ses proportions, ses équilibres – le ruban rouge répond au rouge du blason. La mise en place a requis toute son attention. Mais lorsqu'on lui demande ce qui a été le plus difficile à traiter? «C'est le praliné blanc», répond-il. Parce que, explique Sauteur, «il est un peu comme ce personnage en retrait vêtu de clair dans la Ronde de nuit de Rembrandt, qui sert à mettre en évidence par contraste les personnages plus importants du premier rang – les deux pralinés foncés». Mais ce qui saute tout d'un coup aux yeux du spectateur, c'est l'angle de la tablette sur laquelle reposent les pralinés. Il varie en fonction de la position du spectateur. Depuis la gauche, il apparaît plus ouvert. Depuis la droite, il est plus fermé. Comme si, au lieu d'être devant la peinture, vous étiez devant les objets réels.