paysages suisses dans la littérature mondiale (2)

Le pèlerinage thermal de Montaigne

De septembre 1580 à novembre 1581, le philosophe parcourt l’Europe thermale et culturelle. A l’entame de son épopée, il passe par la Suisse, de Bâle à Schaffhouse. Son «Journal de voyage» fourmille d’esquisses ethnographiques sur les Helvètes d’alors

Nous sommes en septembre 1580 et M. de Montaigne souffre. C’est la gravelle, ou la «maladie de la pierre», comme on l’appelle aussi à l’époque. On parle aujourd’hui de calculs rénaux, et les coliques qui accompagnent les mouvements insidieux de ces petits instruments de torture engendrés par son propre corps plient le philosophe en deux. Comme ils ont plié son père sept années durant, jusqu’à la mort.

A l’époque, nulle échappatoire autre que la foi accordée aux propriétés purgatives de l’élément liquide. Ce seront donc les eaux, qu’il prendra aux étapes d’une longue traversée de l’Europe, un pèlerinage thermal et culturel qui lui fera traverser ce que l’on nomme aujourd’hui la France, l’Allemagne, la Suisse – par Bâle, Hornussen (AG), Baden (AG) et Schaffhouse, l’Autriche, et l’Italie. Quatorze mois (de septembre 1580 à novembre 1581) qui permettront à Montaigne, outre d’expulser quelques cailloux par les voies naturelles, d’oublier pour un temps une France en proie aux horreurs de la guerre confessionnelle et de poser son œil avide sur les curiosités du monde proche.

C’est ce mélange de choses vues, de propos de bains et d’auto-diagnostics qui donnera la matière du Journal de voyage de Montaigne. Un texte à l’histoire et au statut tout à fait particuliers: non destiné à être publié, son manuscrit ne fut découvert qu’en 1770, presque deux siècles après sa rédaction. La paternité de l’ouvrage, elle, a donné du grain à moudre à des générations d’universitaires: on s’accorde aujourd’hui à dire – résumons – que la rédaction de la première partie du Journal est due au secrétaire de Montaigne qui l’accompagnait alors (et peut-être sous la dictée de ce dernier); la seconde serait de la main du grand homme lui-même.

Montaigne, après être passé par Mulhouse, entre le 29 septembre 1580 à Bâle. Il est accompagné de sa suite, une douzaine de personnes: amis, parents, valets… Le but est de pousser jusqu’aux bains de Baden, mais ce foyer de culture humaniste qu’est la cité rhénane mérite bien qu’on y passe deux nuits.

Bâle: «Belle ville de la grandeur de Blois ou environ, de deux pièces, car le Rhin traverse par le milieu sous un grand et très large pont de bois.» Les balades de Montaigne le montrent plutôt sensible aux charmes de la cité: «Ils ont une infinie abondance de fontaines en toute cette contrée […] ils disent qu’il y en a plus de trois cents à Bâle, de compte fait.» Puis, plus loin: «Ils [les Bâlois, donc] sont aussi excellents en tuileries, de façon que les couvertures des maisons sont fort embellies de bigarrures de tuilerie plombée en divers ouvrages, et le pavé de leurs chambres; et il n’est rien plus délicat que leurs poêles qui sont de poterie.»

En homme d’esprit, Montaigne ne manque pas de partir à la rencontre de ses homologues. Certes, Erasme n’est alors plus de ce monde, mais le médecin Felix Plater ou le jurisconsulte protestant François Hotman, rescapé de la Saint-Barthélemy, le reçoivent. En ethnographe, le voyageur parcourt la ville pour brosser en esquisses le modus vivendi des Bâlois: usages religieux, culinaires (les Suisses cuisent trop leurs viandes, paraît-il!), aménagement intérieur… Où l’on se rendra compte que certains clichés ont des racines décidément profondes: «Ils nettoient et fourbissent très exactement leurs meubles de bois jusques au plancher des chambres», s’extasie Montaigne. Ailleurs: «[…] il n’y a si petite église où il n’y ait une horloge et cadran magnifiques.» La Suisse, pays du propre en ordre et de la ponctualité, déjà…

Le 1er octobre, Montaigne quitte Bâle en direction de Baden. Il passera tout d’abord la nuit à Hornussen, où il ne manquera pas, le lendemain matin, d’entendre la messe puis, traversant l’Aar à Brugg (AG), parviendra le jour même à destination.

Dominique Brancher, professeure de littérature française à l’Université de Bâle, écrit ceci dans l’article qu’elle a consacré à la ­gravelle du grand homme dans le Dictionnaire de Michel de Montaigne: «Entre douceur et douleur, l’expérience «pierreuse» dépasse le ­pathologique pour devenir condition d’une perception aiguisée de soi comme être vivant et ­jouissant.»

De fait, Montaigne, à Baden comme à Bâle, s’enquiert de ce qui fait le quotidien du lieu et se tient au courant des affaires européennes. Mais lorsqu’il est plongé dans l’eau jusqu’au cou, c’est un tout autre théâtre qui lui tient à cœur: la scène de son environnement immédiat, certes (lire ci-contre), mais avant tout la dramaturgie de son propre corps. Ainsi de cette description pour le moins circonstanciée, recueillie avec une louable abnégation par son secrétaire: «L’eau que M. de Montaigne avait bue le mardi lui avait fait faire trois selles, et s’était toute vidée avant midi. Le mercredi matin, il en prit même mesure que le jour précédent. Il trouve que, quand il se fait suer au bain, le lendemain il fait beaucoup moins d’urines et ne rend pas l’eau qu’il a bue […] Car l’eau qu’il prend lendemain, il la rend colorée et en rend fort peu, par où il juge qu’elle se tourne en aliment soudain, soit que l’évacuation de la sueur précédente le fasse, ou le jeûne; car lorsqu’il se baignait il ne faisait qu’un repas. Cela fut cause qu’il ne se baigna qu’une fois.»

Le 7 octobre, après cinq jours de cure, Montaigne quitte Baden pour sa dernière étape suisse: Schaffhouse. «[N] ous [n’y] vîmes rien de rare», fait-il noter, attestant en creux de la prégnance d’un lieu commun fort partagé durant la Renaissance, selon lequel le plaisir du voyage se mesure au nombre de rencontres étonnantes qu’on y fait. Il y faut du rare, c’est-à-dire de l’exotique, de l’étrange, quelque chose à admirer: ce que l’on nomme alors des mirabilia.

S’il ne voit rien de rare à Schaffhouse, Montaigne ne fait faute de relever ce qu’il y voit: «Ils […] font faire une citadelle qui sera assez belle», lit-on. La référence indique très certainement le fort Munot, qui domine aujourd’hui la ville: débuté en 1564, le chantier ne sera terminé qu’en 1589, près d’une décennie après le passage du voyageur. Lequel note aussi quelques moulins, «[…] comme nous en ­avions vu plusieurs ailleurs […]», et se renseigne sur la taille des arbres, exemple de savoir-faire horticole «[…] duquel nous en avions vu d’autres, même à Baden […]».

Il flotte comme un parfum de déjà-vu sur les rives du Rhin. Après dix jours passés sur les franges du Nord-Est de la Suisse, il est temps pour Montaigne de poursuivre son élan oriental avant de bifurquer plein sud. Après Schaffhouse, ce sera Constance, Munich, puis l’actuelle Autriche. Ensuite, par le col du Brenner, l’Italie, Venise, Florence, Rome (il y restera cinq mois), les Bains de Lucques (Lucca), pour quatre mois de thermalisme toscan entrecoupés de séjours à Florence ou à Pise.

C’est à Lucques que Montaigne apprit qu’il avait été élu maire de Bordeaux. Il lui faudra rentrer en France, deux mois de trajet volontairement sinueux. Accepter l’injonction d’Henri III de reprendre sans délai les rênes du Bordelais. Et mettre pour la première fois depuis quatorze mois un peu de vin dans son eau.

«Dictionnaire de Michel de Montaigne», dir. P. Desan, Paris, Ed. Honoré Champion, 2004 («Dictionnaires & Références»)

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