Au dehors, l’été s’installe, mais sur les écrans, c’est le printemps: l’adolescence fleurit et s’épanouit, façon poussée d’acné. Ces dernières années, les séries mettant en scène cet «âge bête» (mais si télévisuel) se sont en effet démultipliées sur les plateformes vidéo – et se sont fait remarquer.

On a en tête Sex Education (Netflix), célébrée pour son exploration sans détour de la sexualité à l’aune de la diversité; la très discutée 13 Reasons Why (Netflix encore), mêlant drame et santé mentale; ou Euphoria (HBO), qui fait rimer jeunesse avec sexe et excès. Leur point commun? Tenter de s’éloigner des productions stéréotypées (acteurs trop vieux, dialogues improbables) pour décrire plus fidèlement l’expérience adolescente, dans toute sa complexité.

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Trentenaires prépubères

Et les nostalgiques peuvent se réjouir: sur ce terrain-là, la dernière série teenage en date bat les précédentes à plates coutures. Signée Hulu et diffusée depuis peu en Suisse via Canal+, son nom, Pen15, semble d’abord énigmatique. Il s’agit en réalité d’un jeu de mots polisson issu des cours d’écoles américaines, que vous décoderez avec un peu d’imagination. Et qui donne le ton: potache, immature, et totalement réaliste.

Retour en l’an 2000. Pour une fois, le décor est planté non pas au lycée mais dans les couloirs du secondaire I. Anna et Maya, 13 ans et meilleures amies du monde, viennent d’y entrer, persuadées qu’elles s’apprêtent à vivre l’année la plus géniale de leur existence. Cœurs naïfs… c’était sans compter les cliques, les moqueries, les complexes, la jalousie. Ah, et il y a un twist: Maya et Anna sont interprétées par les créatrices de la série, Maya Erskine et Anna Konkle, deux trentenaires donnant la réplique à des d’acteurs qui, eux, sont à peine pubères.

Dans le moule

Elles portent des appareils dentaires, du gloss, le cheveu gras, mais on ne s’y trompe pas. Cet étrange décalage rappelle le scénario de Camille Redouble, film de 2012 dans lequel Noémie Lvovsky joue une quadragénaire en crise soudainement projetée dans le monde de ses 16 ans. Ici, pas de voyage dans le temps: Maya et Anna ont 13 ans et tout le monde, elles y compris, le croit dur comme fer.

Le parti pris aurait pu sembler artificiel, déconcentrer. Mais comme dans la comédie française, il crée un comique de situation immédiat (Anna dépasse de deux bonnes têtes le garçon qu’elle convoite) et sert même le propos: quoi de mieux qu’un adulte coincé dans un top trop serré pour illustrer le malaise du corps adolescent? «Nous sommes des trentenaires habillées bizarrement qui essaient de paraître authentiques. On ne rentre pas dans le moule et ce n’est peut-être pas si grave – ça accentue encore ce sentiment de décalage, qui était notre idée de départ», explique Anna Konkle dans un article du magazine IndieWire.

Car plutôt que le statut de pom-pom girl ou de quaterback (comme nous le font croire 90% des séries américaines), c’est bien le désir de rentrer dans le moule qui obsède les préados, Anna et Maya compris. Et comme tous les préados, elles se retrouvent perdues entre deux rives, jouant encore aux figurines mais ne l’assumant plus devant leurs amis, fantasmant leur première cigarette sans oser l’allumer. Grandir, mais pas trop vite, merci. Le résultat est un chaos maladroit qui fait grimacer de gêne et rire franchement.

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Pseudos MSN

Tout en déclinant les premières fois typiques du genre, baiser raté et bal de promo, Pen15 n’évite pas les thèmes plus délicats: le divorce, le racisme ordinaire, l’amour-propre, la masturbation (que Maya pratique frénétiquement jusqu’à ce qu’elle sente planer au-dessus d’elle le fantôme moralisateur de son grand-père japonais). Les contradictions, aussi, inhérentes au cerveau sous hormones – comme lorsque Maya pique une crise de jalousie en voyant qu’Anna, en visite chez elle, s’entend à merveille avec sa famille, famille qu’elle trouvait pourtant complètement naze jusque-là. Difficile alors de ne pas repenser à sa propre adolescence et ses bouillonnements de sentiments, irrationnels et irrépressibles.

Jusqu’au bout, Pen15, truffée de références aux années 2000, tire sur la corde nostalgique des millennials. Il faut dire que le rétro est à la mode. Un peu facile, c’est vrai, mais on ne peut s’empêcher de jubiler en retrouvant les pantalons militaires roses, les bips de l’ADSL, les pseudos MSN («tu penses quoi de Babyspice666?» «c’est pas le nombre du diable, ça?») et quelques bons vieux tubes de Des’ree.

Enfer éternel

Mais ce que la série célèbre le mieux, c’est l’amitié fusionnelle, enragée qui unit les deux jeunes filles, de celles qu’on ne vit qu’à 13 ans, quand l’autre représente tout, un miroir comme une bouée de sauvetage. La proximité physique façon Superglue, les mots qui n’ont pas besoin d’être prononcés – lors d’une scène, la série traduit malicieusement ce langage non verbal par des sous-titres. Elles-mêmes amies à la ville depuis l’adolescence, Maya Erskine et Anna Konkle ont vraisemblablement puisé dans leurs souvenirs pour imaginer ce duo, la fiction flirtant avec la réalité – au point que la vraie mère de Maya interprète son rôle à l’écran.

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Une authenticité touchante, mélange subtil d’ingrat et d’innocent, qui vaudront à Pen15 une nomination aux Emmy Awards 2019 dans la catégorie «Meilleur scénario pour une série comique». Ainsi qu’une future deuxième saison qui se jouera, une fois encore, en première année du secondaire I. Comme l’a bien résumé Maya Erskine: «L’enfer éternel». Pour notre plus grand plaisir.


«Pen15», dix épisodes de 26 minutes sur Canal+ et la plateforme MyCanal.