Pénélope revient d’un service à la Food Coop, une coopérative alimentaire qui propose sa recette du bonheur: se nourrir sainement et à bon prix, contre quelques heures de travail bénévole. Dans ce joli quartier «gentrifié», royaume des familles, la Parisienne a ses adresses et sa routine. Bienvenue à Brooklyn.

Incontournable en France, Pénélope Bagieu est ici la «girl next door», voisine sympa, presque une inconnue, ce qui rappelle ses débuts, lorsque Pénélope Jolicoeur racontait sa «vie tout à fait fascinante» sur un blog: le shopping, les mecs, les joies et les phobies, dans l’humour et l’autodérision. La série allait rapidement la révéler au-delà de la blogosphère.

Des débuts à Femina

Elle sortait des Arts déco et, entre deux mandats publicitaires, faisait des illustrations pour la presse, dont une page hebdomadaire pour Femina, en Suisse. Pénélope crée le personnage de Joséphine. Puis, elle en fait une BD qui sera adaptée au cinéma. «On peut presque dire que c’est Femina qui m’a mise à la BD. Avant, j’avais zéro culture. Je détestais Tintin. Quand on regarde Joséphine, on voit que j’apprends à raconter des histoires. J’y ai fait mes gammes.»

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Bavarde au point qu’elle devait dessiner pour se taire

Petite, Pénélope était tellement bavarde que ses parents lui donnaient des crayons pour avoir la paix. Du coup, c’est bien quand elle parle, mais aussi quand elle se tait. Ça lui permet d’accoucher de deux albums en un an. Culottées, dont le deuxième tome est paru fin janvier chez Gallimard, est une galerie de 30 portraits de femmes «qui ne font que ce qu’elles veulent». Tempéraments de feu, destins ordinaires devenus hors norme. Refus de la fatalité à travers les époques et les continents.

Il y a des culottées familières, comme Peggy Guggenheim ou Thérèse Clerc. Et d’autres beaucoup moins connues: l’auteure-compositrice Betty Davis (ex-femme de Miles), la rappeuse afghane Sonita Alizadeh, l’athlète Cheryl Bridges, la reine des bandits Phulan Devi, l’astronaute afro-américaine Mae Jemison.

«Je ne me suis pas dit que je voulais faire un livre féministe. J’avais naturellement envie de raconter ces histoires qui avaient comme composante principale l’adversité. Il se trouve que c’était des femmes. Tout est potentiellement héroïque. Il suffit de le raconter de façon héroïque. Jusque-là, ces femmes étaient des personnages d’arrière-plan.»

Des récits brefs, documentés

Le coup de crayon est subtil et malicieux. Les récits sont brefs, entre trois et six pages, mais documentés. Tout est vrai. Les dates et les faits. L’auteure a romancé certaines scènes mais uniquement pour «créer de l’empathie avec le personnage». Les portraits ont été prépubliés sur un blog du «Monde» en 2016. «Ça faisait un moment qu’on voulait faire une série. Ils ont aimé cette idée. Et la polémique du Festival d’Angoulême a un peu précipité la parution des chroniques.»

A Angoulême l’an dernier, aucune femme n’avait été retenue parmi les 30 auteurs en lice pour le Grand Prix, ce qui a mobilisé le milieu. «Les femmes sont bien là et elles ne sont pas que coloristes, s’emporte Pénélope. C’est fondamental d’avoir des femmes en BD, notamment pour représenter des personnages féminins plus crédibles.»

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Les héroïnes sont souvent cantonnées aux rôles ingrats de folles ou de pots de fleurs. «Une étude faite dans une école primaire américaine a montré que les enfants pensent que les personnages masculins sont plus forts. Evidemment, on les représente ainsi. Forts, malins et intelligents. La fille, elle, est rêveuse. Avec ça, c’est normal de ne pas oser demander une promotion à l’âge adulte, non?»

De Thorgal aux mangas

Pénélope reconnaît que les choses évoluent. «On est passé des petits garçons qui lisent Thorgal aux petites filles qui lisent des mangas. Aux Etats-Unis, dans le top ten des meilleures ventes de BD, les sept premières places sont occupées par des femmes, et les cinq premières par la même auteure. Là, plus besoin de discours. C’est: «J’ai vendu des millions de livres. Vous avez une autre question?».»

Pénélope Bagieu, elle, a grandi avec en tête l’égalité des chances. «Quand j’étais ado, j’étais un gros garçon manqué. Ma mère ne m’a jamais dit: ça c’est un truc de filles, ça un truc de garçons. Par la suite, je ne me suis pas fixé pour but de devenir féministe. On m’a posé la question comme une provoc. Mais s’il faut être dans une case, autant être dans celle-là. Le féminisme, ce n’est pas que des hystériques qui hurlent avec des poils sous les bras.»

La dessinatrice militante observe une différence entre les Etats-Unis et la France sur la question de l’égalité des sexes. «Ici, à New York du moins, on fait très attention à ne pas tenir compte des sexes. On ne te siffle pas dans la rue. Les entreprises peuvent virer des gens parce qu’ils ont fait des remarques déplacées. En France, on met un peu tout sous le couvert de la drague.»

Le succès de l’expérience américaine

Entre ses tables rondes aux Comic con et ses promotions (California Dreamin' vient de paraître aux Etats-Unis, et en 2018 ce sera au tour de Culottées), Pénélope profite de son expérience américaine. «Quand je vais à une dédicace, je vends quatre livres, rigole-t-elle. En France, ça ne me ferait pas marrer. Mais ici, c’est pas grave. Ça me rappelle la chance que j’ai d’avoir du succès chez moi. Et puis, j’ai encore le «Wow effect». L’autre jour, j’ai dédicacé à Seattle en anglais.» Si c’est pas du culot…


Profil

1982: Naissance à Paris, le 22 janvier.

2007: Diplôme de l’Ecole nationale supérieure des Arts décoratifs et lancement du blog «Ma vie est tout à fait fascinante».

2008: Parution de «Joséphine».

2013: Adaptation de «Joséphine au cinéma» (avec Marilou Berry).

2015: Installation à New York. «Culottées», 1er tome.