La veille de notre rencontre matinale dans un hôtel simple et douillet du XIIIe arrondissement de Paris, Pénélope Bagieu célébrait son anniversaire. «Alors je suis sortie hier soir. Vous vous rendez compte: j’ai 37 ans!» En vraie pro, pas l’once d’une gueule de bois (ou c’est qu’elle la cache avec grâce) et un humour spontané qui redonnerait des couleurs à une page blanche: grande classe.

Il y en avait, des choses à célébrer, au-delà des bougies soufflées. Chouchoute du milieu dès le lancement de son blog «Ma vie est tout à fait fascinante», en 2007, le parcours de Pénélope Bagieu a pris au fil des ans des airs de success-story sans fin. Dernier carton en date: les deux tomes de ses Culottées, 30 portraits de femmes «qui ne font que ce qu’elles veulent», vendus à plus de 350 000 exemplaires et traduits dans 17 langues. Alors que ces 30 glorieuses protagonistes se déclinent depuis quelques mois en format poche et sont attendues en version animée l’année prochaine (avec les réalisatrices Mai Nguyen et Charlotte Cambon aux manettes), la dessinatrice parisienne officie cet hiver comme membre du jury du 46e Festival international de BD d’Angoulême (du 24 au 27 janvier 2019).

Le temps d’une escale entre New York, où elle vit, et le sud-ouest de la France, la Parisienne accorde au Temps un entretien sur le canapé de sa chambre d’hôtel, assise en tailleur et en chaussettes à paillettes.

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Le Temps:Il y a deux ans, vous signiez avec un collectif d’autrices un appel à une meilleure visibilité des dessinatrices, souvent absentes des sélections des festivals de BD. Grâce, notamment, à ce coup de gueule, le jury d’Angoulême est désormais paritaire. Est-ce une petite concession pour la forme ou un signe que les choses bougent? Les choses bougent. Dans mon jury, cette année, il y a plus de femmes que d’hommes – c’est exceptionnel – et, sans surprise, il y a plus de femmes en sélection officielle: un quart des 54 livres choisis ont été écrits par des femmes. Conclusion: ça marche, la discrimination positive aux postes décisionnels. En ce qui concerne l’évolution du milieu au sens large, il est en train de rajeunir, et avec cette nouvelle génération arrivent plus de femmes qui ont grandi en lisant de la BD, elles se sentent complètement légitimes et c’est essentiel. Je note aussi que les jeunes hommes leur font plus de place que leurs prédécesseurs, donc ça ne peut qu’aller dans le bon sens, petit à petit. Mais surtout, il faut que tout le milieu se féminise. Pas seulement les autrices: il faut plus de femmes éditrices, plus de femmes journalistes – il faut des femmes à tous les échelons.

Quelle responsabilité incombe aux professionnels de la BD pour aller dans ce sens? La responsabilité passe par le fait de ne pas se sentir obligé d’écrire des histoires qui impliquent des hommes, même si c’est ce avec quoi on a grandi. Il faut se dire: «Mon histoire est valable même si j’ai une héroïne et pas un héros.» Bien sûr, la réaction en face risque d’être: «Ah, donc c’est plutôt un livre pour femmes», mais il faut persévérer. Un jour, on viendra à bout du masculin neutre. A mon échelle, je partage aussi, autant que je peux, le travail d’autres femmes, via les réseaux sociaux: mettre en avant leur talent est hyper-important. On y gagne toutes, à se soutenir les unes les autres.

Et du côté des personnages féminins, «quid novi sub sole»? J’assiste à de nouvelles conversations d’auteurs masculins autour des personnages féminins: certains vont te faire relire leur histoire en te demandant si leur héroïne est crédible, si elle ne véhicule pas tous les gros clichés du type «une demoiselle en détresse» ou «la super-héroïne ultra-sexy». C’est une éducation globale, on progresse tous ensemble sur ce point-là.

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La Suisse a joué un rôle central dans votre carrière puisque l’un des premiers titres de presse à vous commander des planches était «Femina». Quel souvenir gardez-vous de cette époque? Je dois beaucoup, beaucoup à Femina. J’ai bossé pendant trois ans avec cette équipe 100% féminine et j’en garde un super souvenir. En 2007, alors que je bossais surtout comme illustratrice, elles m’ont proposé de faire la page finale du magazine et j’ai répondu que je ne faisais pas de BD. Elles ont insisté pour que j’essaie, alors j’ai demandé que quelqu’un d’autre écrive l’histoire. Elles ont encore insisté pour que je l’écrive moi-même, alors j’ai cédé. Ma première BD, Ma vie est tout à fait fascinante, je l’ai dédiée à la directrice artistique de Femina.

Cela fait dix ans que vous dessinez professionnellement, qu’est-ce que vous avez appris sur vous-même depuis tout ce temps? Ce qui a changé, avec l’expérience, c’est que, maintenant, j’ai fait du cuir, j’ai la peau plus épaisse. A ceux qui me disent que ce que je fais est nul, je leur dis: «Désolée, j’ai du travail.» J’ai aussi appris que je n’étais pas heureuse quand je n’étais pas en train de créer. Quand je dessine, je suis complètement amoureuse de mon livre, j’ai envie que mes vacances se terminent pour aller bosser, j’en parle à tout le monde, même quand les gens n’en peuvent plus de m’entendre. Ensuite, quand le livre est fini, j’ai une longue période de vide. Puis je me remets à bosser.

Vous vous êtes souvent dite victime du «syndrome de l’imposteur», qui consiste à avoir le sentiment de ne pas être légitime, de ne pas mériter son succès. Il est toujours là? Oui. Je crois qu’il ne nous quitte jamais, mais il faut travailler malgré lui et ne pas attendre de s’en débarrasser pour se lancer: quoi qu’on fasse, littéralement, on aura toujours le sentiment d’être le loser qui est arrivé avec une grosse tache sur son pull. Et il y aura toujours des critiques, des gens pour dire que ce qu’on fait est nul, mais il faut faire les choses quand même. Passer outre.

Vous dessinez depuis toute petite. Vous souvenez-vous de votre toute première histoire? Bien sûr! J’avais 4 ans, et comme j’avais un super sens «corporate», j’ai dessiné toute une collection qui tenait avec du scotch et des agrafes et qui s’appelait «APPRENDRE À FAIRE» (sauf que je l’avais orthographié «APRANDR»…). Il y avait un logo de maison d’édition et tout! Chaque livre devait t’apprendre à faire une chose, le premier, c’était «APRANDR» à s’habiller (avec un dessin et un mot par page), le deuxième à faire son lit – le pire étant que je n’ai jamais fait mon lit de ma vie – apprendre à planter des fleurs… Ils étaient montés à l’envers comme des mangas (par ignorance, pas par choix). J’aimais tellement les bouquins, quand j’étais petite: j’étais tout de suite dans un vrai souci de fabrication. J’espère que ma mère en a encore un ou deux.

Elle vient d’où, cette fascination pour les livres? Ma mère a toujours collectionné les livres illustrés et comme on avait un appart pas très grand, dans le Xe arrondissement de Paris, ils étaient tous stockés dans ma chambre. Chaque centimètre carré des murs était couvert de livres. Et comme je n’étais pas méga-sociable, ç’a toujours été ma compagnie. Avec le dessin. 

Les «Culottées», sur la première page, sont dédiées à votre mère. Quelle relation avez-vous avec elle? Premièrement, elle m’a élevée sans mon père, donc rien que pour ça: «big up». Ensuite, je lui dois ma carrière: sur l’aspect confiance en soi, le fait d’être déterminée, de faire des choses qui me plaisent, elle m’a énormément poussée. Et à partir du moment où elle a vu que ce qui me passionnait plus que tout au monde, c’était le dessin, elle ne m’a plus lâché la grappe jusqu’à ce que j’en fasse mon métier. Elle s’est dit: «A moi de lui donner la force, l’ambition.» C’est marrant parce que je réalise que j’ai été élevée, dans les faits, de façon très féministe, mais jamais dans le discours – je ne suis même pas sûre qu’elle se revendique féministe.

Que diriez-vous aujourd’hui à la petite fille que vous étiez, à 4 ans, avec son scotch et ses agrafes? Enfant, on a beaucoup d’ambition et peur de rien – c’est plus tard, ado, que tout se casse la gueule. Donc je lui dirais: «Mais oui, génial, continue comme ça, tu feras exactement ça quand tu seras grande, sauf que t’auras même plus à agrafer les livres toi-même. Ne revois jamais tes envies et tes ambitions à la baisse.»

Qu’est-ce qui fait que «tout se casse la gueule» adolescent? La société, grandir dans la peur du chômage comme tous les ados de ma génération, avec l’angoisse de trouver un métier sécurisant, toutes les phrases exaspérantes et vides de sens du type: «Dans les métiers d’art, beaucoup d’appelés, mais peu d’élus, ma cocotte.» Ma conseillère d’orientation m’a suggéré de m’intéresser à l’hôtellerie, pour vous dire à quel point elle croyait en mon avenir… Et quand on est une fille, on ressent «puissance deux» toutes ces pensées du type «je n’y arriverai jamais». Tu ne peux pas être ambitieuse, courageuse, aventurière, tu ne peux rien faire. On te demande d’être douce, sympa et belle. Alors ce milieu de la BD, que je ne connaissais pas, et qui a cette image de franche camaraderie masculine, laisse tomber! La BD populaire à l’époque où j’étais ado, c’était des albums d’aventures et de guerrières à gros seins, je ne connaissais aucun nom d’autrice. Je connaissais Hergé, Gotlib, Bilal… Ce qui est fou, c’est que toute ma génération a grandi avec Tom-Tom et Nana, mais personne ne se souvient du nom de Bernadette Després! Invisible, encore aujourd’hui, alors qu’elle a fait trente ans de Tom-Tom et Nana. Cette année, Angoulême lui consacre heureusement une expo.

Quelles ont été les réactions qui vous ont le plus touchée depuis la sortie des «Culottées»? J’ai les lettres d’enfants, j’ai les ados qui montent des pièces de théâtre des Culottées, des femmes de mon âge qui me disent que ce livre les a aidées quand elles étaient au fond du gouffre… C’est hyper-émouvant. Aux dédicaces, j’y vais sans maquillage, parce que je sais que je vais pleurer. Ce n’est jamais un «effort» d’aller à la rencontre de ces lecteurs et lectrices.

En 2013, votre album «Joséphine» a été adapté au cinéma. En 2019, 30 portraits des Culottées vont sortir en version animée. Quelle est votre implication dans ce processus d’adaptation? Pour les Culottées, ce sera des épisodes de 3 minutes par portrait. On me demande surtout de relire les scenarii pour être sûr de ne pas passer à côté d’un aspect important, mais c’est tout. Les deux réalisatrices, Mai Nguyen et Charlotte Cambon, qui travaillent dessus sont vraiment géniales. Elles auraient souhaité avoir plus de 30 épisodes, mais c’est impossible… Il n’y aura pas plus de 30 portraits de Culottées.

Vous avez commencé votre expérience d’illustratrice dans la publicité. Qu’est-ce que ce métier vous a appris, en rétrospective, sur le monde ou sur vous-même? Ça m’a rendue consciente du problème des images véhiculées par la publicité. Moi-même, j’ai commencé à déconstruire certains stéréotypes assez tard. Je suis devenue très vigilante au sujet de la diversité des corps, de la diversité raciale. Je relève les blagues inconsciemment sexistes… Il y a encore cinq ans, je rendais un dessin et on me demandait: «Tu pourrais l’amincir et la blanchir un peu?» Aujourd’hui, ça arrive de moins en moins et je note une transformation de la société de ce côté-là.

Quel est le meilleur moment du processus créatif? Les deux premières semaines de l’écriture d’un nouveau projet. Il y a une phase exaltante au tout début quand une nouvelle histoire jaillit, que tu n’arrives pas à écrire assez vite pour suivre le rythme, tu es complètement transporté. Et après vient la phase «Y a plus qu’à», où pendant deux ans tu vas réaliser l’histoire que tu viens d’écrire. C’est un peu moins drôle. L’autre meilleur moment, c’est de recevoir le livre de l’imprimeur, avec le petit «crac» de la reliure à l’ouverture d’un album pour la première fois, et tu revois tout ton travail, deux ans de ta vie dans un si petit objet.

Mettons-nous en situation: vous envoyez la dernière planche du livre sur lequel vous bossez depuis deux ans, vous éteignez l’ordinateur, vous poussez un gros soupir de soulagement… Et là, que faites-vous, tout de suite après? Je m’offre un cadeau bien mérité.

C’était quoi, le dernier en date? Mon cadeau de fin de Culottées, je crois que c’était un manteau léopard. Le cadeau de fin de California Dreaming, c’était des escarpins dorés… Et après, j’ai de la tendresse pour ces objets, associés à ces mois de boulot acharné.

En 2015, vous quittez Paris pour aller vivre à New York. Pourquoi ce choix? C’était une époque où on n’arrêtait pas de me dire: «T’as de la chance, tu peux bosser où tu veux.» Ma BD Cadavre exquis venait d’être traduite aux Etats-Unis et mon éditeur m’a dit: «Ce serait bien que tu restes un peu pour faire la promo à fond.» Alors je l’ai pris au mot en me disant: «C’est un signe, et puis New York, c’est quand même très cool.» Mais attention, ce déménagement a toujours été temporaire, je ne suis jamais partie dans l’idée de larguer les amarres. D’ailleurs, j’ai décidé de rentrer à Paris en juin 2019. J’ai hâte!

Qu’est-ce que l’immersion américaine a fait ressortir au sujet de la culture européenne, ou française? Le fait de débattre, par exemple. Aux Etats-Unis, dès qu’il y a divergence de points de vue, hop, on passe à autre chose: let’s agree to disagree, on change de sujet parce qu’il n’y a rien de pire que de s’engueuler. Alors que, en France, on s’emporte à table, avec la veine qui bat sur la tempe quand tout le monde est un peu bourré – et en plus, en ce moment, c’est super-facile, il suffit de parler des «gilets jaunes» et tout le monde s’engueule, j’adore, ça me manquait! A Noël, j’ai lancé: «Alors maman, on en pense quoi, des «gilets jaunes»?» et ma sœur a pris sa tête dans ses mains, c’était super. Sinon, je remarque que – j’ai beau être une Parisienne pure souche – les Parisiens sont vraiment désagréables. Je suis navrée, mais c’est vrai. Le matin, ils sortent de chez eux, on dirait qu’ils vont se battre. La conversation, par défaut, le small talk, c’est de se plaindre. Aux Etats-Unis, dans un taxi, on va parler du beau temps, à Paris, on va dire: «Ah, qu’est-ce qu’ils nous emmerdent avec les travaux de voirie!»

Qu’est-ce qui vous motive le plus à l’idée de faire partie de ce 46e jury d’Angoulême? La responsabilité que ça implique: c’est une énorme pression – et une excitation. L’album qui aura le Fauve d’or, il faut vraiment bien le choisir, c’est une façon de changer la vie d’un livre et de son auteur. En plus, là, ce sera super-difficile, on sera 8 jurés au lieu de 9 [suite au désistement d’un membre du jury]: c’est la porte ouverte à la bagarre! Peut-être bien qu’on ne pourra régler ça qu’avec les poings ou à coups de «feuille-caillou-ciseaux»…


Questionnaire de Proust:

Ce que vous ne savez pas dessiner et qui vous donne des sueurs froides à chaque tentative?

Les pieds, de face, même avec des chaussures… Quoi que je fasse, ça ressemble à un sabot.

Votre surnom, enfant? Poulette.

La première chose que vous mangez en descendant de l’avion New York-Paris? Du pain. Les Français ne se rendent pas compte du luxe que c’est d’avoir de la baguette gratos au resto.

Le livre que tous les enfants devraient lire?Eloïse, de Kay Thompson et Hilary Knight.

Le premier mot que vous évoque la Suisse? Chocolat.

Si vous n’étiez pas dessinatrice? De la politique.

La bonne résolution que vous avez prise et ne tiendrez pas? D’arrêter de me mettre en colère.

L’injonction faite aux femmes qui vous agace le plus? «Souris! T’es plus jolie quand tu souris.»



Profil

1982 Naissance à Paris le 22 janvier.

2007 Diplômée de l’Ecole nationale supérieure des Arts décoratifs et lancement du blog «Ma vie est tout à fait fascinante».

2008 Parution de «Joséphine».

2015 Installation à New York et parution du 1er tome des «Culottées».

2019 Membre du jury du Festival international de BD d’Angoulême.