La pensée chinoisepeut-elle revivifierla pensée occidentale?

François Jullien propose une réflexion croisée entre la Chine et l’Occident.Encore faudrait-il savoir précisément ce que «pensée chinoise» veut dire

Genre: Essai
Qui ? François Jullien
Titre: De l’Etre au Vivre.Lexique euro-chinoisde la pensée
Chez qui ? Gallimard, 313 p.

Avons-nous besoin d’une «philosophie du vivre»? Ne suffit-il pas de vivre, et de laisser aux philosophes le soin de philosopher, c’est-à-dire de formaliser les catégories intellectuelles qui, que l’on en prenne conscience ou pas, sous-tendent et même régissent notre vie? Non, répond François Jullien. Ce dont nous avons besoin, c’est au contraire de sortir la philosophie de l’impasse intellectuelle dans laquelle elle s’est si passionnément et si durablement engagée et de la remettre sur le chemin, beaucoup moins clairement délimité mais aussi beaucoup plus vrai, du vivre, de la complexité du vivre.

Pour cela, quoi de mieux, quand on est comme lui en mesure de le faire en pleine connaissance de cause, que de recourir aux modes si différents de la pensée chinoise? La Chine n’est-elle pas en effet quelque chose comme l’Autre de la pensée occidentale: moins son contraire que son envers, moins son contradicteur que, disons-le vite, son impensé? Aux catégories que Platon et Aristote ou même, avant eux, les philosophes présocratiques ont élaborées, la Chine opposerait une autre manière de penser, de poser les questions et surtout d’envisager la réalité. D’où l’ambition de ce nouvel ouvrage intitulé De l’Etre au Vivre. Lexique euro-chinois de la pensée qu’avait précédé voici quelque temps Philosophie du vivre.*

La raison d’être de cette confrontation est que «la pensée chinoise» ne pense pas en termes d’«être» et d’identification, mais de flux, d’énergie, de pôles et d’interaction, ou plutôt «d’inter-incitation», qu’elle serait de l’ordre de la «propension», du «processuel», et que, par là, elle serait à même de saisir toute cette complexité, si souvent silencieuse, de la vie ou du vivre, cette complexité des aspects de l’existence qui sont rebelles ou réfractaires aux catégories philosophiques traditionnelles.

François Jullien propose une série de notions pour caractériser la pensée chinoise qu’il met en vis-à-vis de notions occidentales. Ainsi de la «disponibilité» (vs la liberté), de la «connivence» (vs la connaissance), de l’«obliquité» (vs la frontalité) ou encore de la «ressource» (vs la vérité). Ces différentes notions ont en commun une souplesse, une fluidité, elles attirent l’attention sur les relations entre les choses plus que sur les choses elles-mêmes ou sur leur identité. A ce titre, elles aideraient à mieux cerner la réalité de l’existence, à mieux permettre une «philosophie du vivre».

N’étant pas philosophe et encore moins sinologue, il m’est très difficile de dire dans quelle mesure la manière dont François Jullien manie les catégories de la pensée chinoise rend justice à celle-ci. Ce qui me frappe est simplement ceci: c’est, d’une part, qu’il ne cherche à aucun moment à localiser l’appartenance historique de ces catégories: comme si la «pensée chinoise» existait en dehors de l’histoire, d’une manière purement essentialiste, comme si parler de notions développées par Confucius ou par Lao-tseu (VIe siècle avant J.-C.) n’impliquait nullement de les placer dans leur contexte propre (la même chose vaut d’ailleurs pour les philosophes grecs, pour Descartes, Kant ou Hegel qu’il cite aussi abondamment).

La seconde, c’est que le mode d’opposition ou de mise en vis-à-vis qu’il adopte, et qui est destiné à renverser un mode de pensée «occidental», appartient lui-même, paradoxalement, aux modes de pensée européens les plus traditionnels. Ainsi le détour par la Chine, si intéressant qu’il puisse être, ne me paraît pas faire plus, somme toute, que n’aurait fait une mise en parallèle purement européenne qui aurait consisté à opposer non pas la pensée occidentale et la pensée chinoise, mais la philosophie et la littérature.

La littérature, même la littérature la plus occidentale, et Jullien le sait très bien, se situe elle aussi du côté du processus, de l’entre-deux, de l’essor. Où mieux qu’en elle trouve-t-on des représentations de la disponibilité, de la connivence ou encore de l’obliquité? Reposons la question: avons-nous vraiment besoin d’une «philosophie du vivre»?

J’avais beaucoup aimé De l’intime. Loin du bruyant amour, que Jullien avait publié en 2013 chez Grasset. Le propos en était beaucoup plus limité, mais aussi beaucoup plus proche. Quand bien même le livre portait parfois des jugements discutables sur telle ou telle œuvre littéraire, c’était le livre d’un individu, avec ses préférences, son horizon et ses points aveugles. De l’Etre au Vivre est beaucoup plus ambitieux, ce qui est peut-être louable en soi, mais aussi beaucoup moins convaincant .

* François Jullien, «Philosophie du vivre», Folio essais, 246 p.

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François Jullien

«De l’Etre au Vivre»

«Le Maître, à vrai dire, n’«enseigne» pas […] il se contente de donner un coup de pouce: en quelques mots, de produire une secousse pour aider ou plutôt engager l’autre à sortir de la position dans laquelle il s’est enlisé»