«Rien ne nous charme comme l’ordre des formes», écrit Ferdinand Hodler (1853-1918), dans un petit carnet de huit pages au crayon où figurent des notes rédigées peu avant sa mort avec quelques croquis épars destinés à des peintures qui ne verront pas le jour. Il y mentionne l’exposition que lui consacre le Kunsthaus de Zurich, 606 œuvres, énorme. A cette époque, Hodler n’est plus le peintre contesté des fresques de la bataille de Marignan ni celui des tableaux censurés. C’est un monument de l’art européen, un homme âgé et malade qui dit en une phrase ce qui a soutenu toute son œuvre.

Lever le secret

Pour lui, l’ordre des formes est à la fois une propriété du monde visible et une propriété de la peinture. C’est peu dire qu’il est tombé sous leur charme. Il a tenté d’en lever le secret, de ses premiers carnets et de ses conférences de jeunesse à ces huit pages rédigées en fin de vie. Elles figurent dans les Ecrits esthétiques publiés par Niklaus Manuel Güdel et Diana Blome, respectivement directeur et collaboratrice scientifique des Archives Jura Brüschweiler, qui possèdent un fonds incomparable sur la vie et sur l’œuvre de Ferdinand Hodler.

Ces Ecrits esthétiques intéresseront naturellement les historiens d’art. Pour le grand public qui fréquente les expositions et s’y promène souvent équipé d’un smartphone pour écouter les commentaires ou emporter un souvenir, ils ont au premier abord moins de séduction qu’un film d’animation réalisé avec les tableaux de Van Gogh ou un biopic sur le séjour de Paul Gauguin sous les tropiques avec des mineures exotiques.

Entrer par effraction

Sans négliger les exigences d’une publication scientifique, Niklaus Manuel Güdel et Diana Blome ont fait des efforts pour la rendre accessible grâce à des commentaires peu jargonneux, au point que le lecteur risque de leur consacrer plus d’attention qu’aux écrits de Ferdinand Hodler proprement dits. Ce serait une erreur. Les textes de Hodler permettent d’entrer comme par effraction dans l’intimité des ruminations qui accompagnent l’activité d’un peintre. Il se cherche, il essaie de se situer par rapport au langage et aux idées de son temps. Il reprend les mêmes phrases, il les griffonne ici et là parmi des dessins esquissés à la hâte.

Qu’est-ce que je fais? Pourquoi le fais-je? Ai-je raison de le faire ainsi? Ces trois questions sont dans toutes les existences d’artistes. Elles reviennent en boucle, sans réponses, portées par la répétition des gestes. Au début du livre, c’est rébarbatif. Hodler n’est encore qu’une silhouette. Mais au fil des pages et des années, il se précise, il devient, il prend corps. Les quelques reproductions qui accompagnent les fac-similés de feuilles crayonnées montrent que le peintre ne parle pas en l’air. Le bourdonnement des mots entre dans l’espace de la peinture. Les couleurs et les lignes vont se poser dans les phrases. Hodler est là, il est entier, avec l’ennui et les fulgurances. 


Diana Blome et Niklaus Manuel Güdel, «Ferdinand Hodler. Ecrits esthétiques», Editions Notari, 408 p.