Ses ouvrages se vendent de nouveau. On réédite ses classiques, en France, en Allemagne, en Amérique. Le Japon a tiré de son œuvre phare un manga à succès. En Chine, une comédie musicale se prépare. Tout cela grâce à la crise.

Alors qu’il aurait été incongru de prononcer son nom il y a encore deux ans, Karl Marx refait surface dans le débat économique. Après vingt ans de purgatoire, depuis l’effondrement du régime soviétique, sa pensée jouit d’un nouveau crédit. Parce que «nous sommes aussi concernés que lui par la domination capitaliste», écrit le philosophe français Etienne Balibar dans le hors-série que Le Point, hebdomadaire français plutôt classé à droite, a consacré fin mai à l’auteur du Capital. Son nom a même été cité par le Prix Nobel d’économie 2008, le «liberal» (à l’américaine, c’est-à-dire de gauche) Paul Krugman.

Il ne s’agit toutefois plus d’analyser la lutte des classes, comme dans les années 60. Mais de se pencher sur les crises du capitalisme, ­causées selon Karl Marx, pour sim­plifier à l’extrême, par la soif inta­rissable du profit, source de surproduction et finalement de chômage.

La crise qui frappe la finance depuis deux ans et l’économie réelle depuis près d’une année a fait tomber ce tabou. On peut s’opposer au principe de concurrence et être de nouveau marxiste; un parti politique français même vient de se rebaptiser «anticapitaliste».

Signe de l’intensité de la remise en cause de l’économie de marché, les essais pleuvent pour expliquer la crise et prôner un «retour de l’Etat». Comme Marx, beaucoup de leurs auteurs jusqu’alors considérés en marge de la pensée économique jouissent d’une forme de réhabilitation. Comme Marx, ils veulent défier les capitalistes, rebaptisés ultralibéraux ou néo-conservateurs. Et de dénoncer, comme Jean-Luc Gréau, la «trahison des économistes» ou, comme Frédéric Lordon, «la crise de trop».

D’autres interdits sont levés. Les multiples interventions publiques pour sauver les banques de la faillite ou soutenir la conjoncture ont ressuscité Keynes, lui aussi tombé en disgrâce depuis la fin des années 70. Coïncidant avec le jubilé de Calvin, une demande de «valeurs morales» s’élève contre la recherche du profit immédiat. Une analyse partagée, autre preuve de la profondeur de la crise idéologique, par certains économistes du courant dominant, comme Patrick Artus qui publiait en 2005 déjà Le capitalisme est en train de s’autodétruire.

Du flot d’ouvrages critiques, qui tient aussi du bon filon éditorial, ressort une volonté de contrôle du système afin d’atteindre ce qui ressemble pourtant plus à un mythe, l’équilibre économique. Réglementation des banques. Contrôle des salaires des patrons. Gouvernance mondiale de l’économie et de la finance… et, dans le même temps, remise en cause de la mondialisation. Le protectionnisme redevient d’ailleurs à la mode. Ces essais s’en prennent à la société de consommation de masse, contestent vigoureusement la suprématie du marché, et attendent de l’Etat qu’il répare ses défaillances. Même si leurs propos s’enflamment parfois, aucun ne prône sérieusement une nouvelle expérience communiste. Car, en réalité, le nouveau paradigme reste à inventer. Il pourrait bien s’appeler… capitalisme.

Dans 20 propositions pour réformer le capitalisme, Gaël Giraud rappelle combien ce dernier est multiforme. Il fut familial, rhénan, fordiste. On peut encore le qualifier d’étatique et autoritaire, comme en Chine. Celui en crise correspond à un «capitalisme actionnarial, d’origine essentiellement anglo-saxonne et d’inspiration libertarienne», écrit-il.

De ce qu’on appelle la plus grave récession depuis les années 30 pourrait donc sortir une redéfinition du modèle de société occidental. «Le pouvoir d’une caste financière exercé sans partage […] n’est pas seulement une source de désastre économique, c’est aussi une menace pour la démocratie», écrivent Michel Aglietta et Sandra Rigot dans Crise et rénovation de la finance. La solution passe, pour eux, par la fin de l’autorégulation du marché et une nouvelle logique actionnariale, orientée vers le long terme.

Gaël Giraud, pour sa part, voit les «impasses auxquelles nous conduit un modèle de société centré exclusivement sur l’efficacité, la com­pétition et la rentabilité, quand il n’est pas ordonné à la recherche de l’équité, de la solidarité et de la qualité de l’être». Ce qui suppose, pour y répondre, une nouvelle éthique des affaires et un rôle réaffirmé, mais pas hégémonique, de l’Etat. Autrement dit, garder le meilleur du marché et du pouvoir public.

Pourtant, il subsiste un paradoxe. Durant ces dernières années, l’Etat a maintenu sa part dans l’activité économique à un niveau historiquement très élevé. En 2006, les dépenses publiques représentaient en moyenne 40% du produit intérieur brut des pays de l’OCDE, contre moins de 30% au début des années 60.

Les défenseurs du marché, qui ne restent pas sans voix, ne manquent pas de le rappeler. Tout comme ils soulignent les lois qui ont poussé les institutions financières à prêter à tout-va. Parmi les ouvrages récents, on peut retenir l’énergique Au secours, on veut tuer le capitalisme, de Nicolas Lecaussin. «Les responsabilités individuelles de certains patrons, directeurs de banque ou simples traders ayant dévoyé l’esprit du marché libre dans la crise actuelle ne doivent pas être occultées», reconnaît-il. Reste que, pour l’essentiel, celle-ci est moins due à «trop» de libéralisme qu’à «pas assez», soutient-il, tout en soulignant ce que le capitalisme a apporté: une prospérité inégalée dans l’Histoire.

D’une certaine manière, ces doctrines concurrentes ont un point commun: les gouvernements ont mal régulé les marchés, et les banques centrales ont nourri la bulle par leur politique trop laxiste. Selon leur point de vue, les économistes n’en tirent néanmoins pas les mêmes conclusions. Mais tous veulent garder une certaine forme d’économie de marché.

Enfin, un dernier courant de pensée tire parti de la crise. On peut le qualifier de «capitalisme vert». La préservation de l’environnement fait l’objet de chapitres entiers, et même d’ouvrages spécifiques. Sorti de la stricte sphère écologique, le traitement de cette contrainte constitue peut-être le changement le plus profond provoqué par cette crise qui fournirait une chance «unique» de réinventer le capitalisme.

En attendant, les internautes ironisent sur les changements réels à venir: «Un Marx et ça repart!» écrit l’un d’eux.