Maurice Godelier. Au fondement des sociétés humaines. Ce que nous apprend l'anthropologie. Albin Michel. 298 p.

L'anthropologie est à la mode. Le terme véhicule des notions vagues, promesses de compréhension des phénomènes sociaux, et, plus profondément, de la nature humaine et des fondements des sociétés, de cet Autre, notre semblable, notre frère. Au terme d'une carrière d'homme de terrain puis de théoricien, Maurice Godelier tente de mettre de l'ordre dans cet ensemble flou.

Lui-même, élève de l'historien Fernand Braudel et de Claude Lévi-Strauss, s'est spécialisé dans un champ peu exploré en France, celui de l'anthropologie économique, abordée dans une perspective marxiste abandonnée depuis. Depuis les années 1960, il a séjourné à plusieurs reprises chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, une population peu amène, belliqueuse, gouvernée par la peur des femmes et donc orientée vers leur domination par les hommes.

La société baruya, «formidable machine à différencier la nature sociale des sexes», sert encore largement à illustrer les travaux récents de Maurice Godelier, de portée plus générale. Ainsi, dans Métamorphoses de la parenté (Fayard, 2004, lire le Samedi Cultureldu 8 janvier 2005), qui offre une boîte à outils bien garnie pour aborder la question des formes de parenté à un moment où les esprits en Occident peinent à se situer par rapport aux nouvelles formes de reproduction et de vie familiale. Et également dans ce nouvel ouvrage qui veut aller «au fondement des sociétés humaines».

Ce que nous apprend l'anthropologie, c'est avant tout à suspendre nos jugements et préjugés culturels, pour regarder les autres sociétés et aussi la nôtre avec une distance bénéfique. Le temps de l'enquête de terrain chez les «sauvages» est révolu, faute de matière première mais également à cause d'un changement de perspective, lié à l'écroulement des empires coloniaux, des régimes socialistes et à la généralisation du système économique capitaliste. Mais l'opération de «décentrement» du regard que cette démarche implique est toujours à recommencer, à l'intérieur de notre propre société ou par rapport à d'autres, en mutation. C'est le message que veut faire passer Godelier quand il invite à «déconstruire les sciences sociales non pour les faire disparaître mais pour les faire renaître». Et leur permettre d'aborder une question aussi brûlante et complexe que celle de l'affrontement avec le monde islamique.

Les grands axes de sa démonstration portent sur six points:

1. Certains objets sont exclus des pratiques de don et d'échange parce qu'ils sont des «supports d'identité» qui se transmettent à l'intérieur du groupe.

2. Les rapports de parenté ne suffisent pas à constituer une société (attaque à Lévi-Strauss).

3. Il faut «toujours» une intervention extérieure au couple parental pour faire un enfant: un dieu, un ancêtre, un souffle, plus puissant que les humains.

4. La sexualité humaine est fondamentalement «a-sociale» en elle-même, elle exprime les rapports de force et d'intérêt dans la société.

5. Tous les rapports sociaux comportent des «noyaux d'imaginaire», mis en œuvre par des pratiques symboliques.

6. Ce qui cimente l'ensemble d'une société, ce sont les rapports politico-religieux.

De quoi donner à débattre aux anthropologues surtout quand Godelier déclare que «toutes» les sociétés présentent tel ou tel trait (lui-même en examine une vingtaine, de types différents). Mais son ouvrage offre une bonne base pour tenter de penser un événement comme le 11 septembre 2001, ce que l'ethnologue s'applique à faire en conclusion. L'anthropologie, dit-il, doit faire appel à l'histoire, à la sociologie, à l'économie, à l'histoire des religions, à la psychologie et à la psychanalyse. Lui-même donne l'exemple: il retrace les étapes de la fondation de l'Arabie saoudite, relève «l'étatisation des tribus et la tribalisation de l'Etat», la pénétration du politique par le religieux.

L'anthropologie, risque-t-il enfin, a partie liée avec les régimes démocratiques nés des Lumières. Les sciences sociales sont issues de ce mouvement qui a permis d'avancer l'idée que «tous les régimes de pouvoir exercés par les hommes au cours de l'histoire n'avaient ni les dieux ni la nature pour origine mais étaient le fruit des pensées, des actions et des intérêts des hommes eux-mêmes».