A une extrémité du siècle, un garçon lit l'histoire du monde dans les phénomènes géologiques avec une «intense curiosité». A l'autre bout, en 1999, un homme évoque «l'hologramme brisé» qu'il est devenu en son grand âge, «dont chaque partie restante conserve une image et une représentation complète du tout». Entre deux, Claude Lévi-Strauss a élaboré une œuvre essentielle à la compréhension du monde, un monde où l'homme n'a que provisoirement sa place. Dans la centième année de l'anthropologue, un volume de la Pléiade montre les «jalons d'une pensée», de Tristes Tropiques, paru en 1955, à Regarder, écouter, lire, son dernier grand livre, en 1994. Lévi-Strauss a choisi lui-même les sept ouvrages, excluant les travaux trop techniques (Les Structures élémentaires de la parenté, les volumes de l'Anthropologie structurale, la tétralogie des Mythologiques). Comme le dit Vincent Debaene dans sa préface, d'autres découpages étaient possibles dans cette immense construction intellectuelle, celui-ci est donc une œuvre en soi, plus accessible, en dépit de sa rigueur et de sa difficulté. Un choix «littéraire» mais aussi profondément enraciné dans l'expérience de terrain, ancré dans le concret, soutenu par des connaissances encyclopédiques dans les domaines les plus larges, des sciences naturelles à l'histoire de l'art ou à la linguistique.

Claude Lévi-Strauss est venu à l'ethnologie un peu par hasard, après des études de philosophie et de droit. La lecture de Primitive Society de Lowie l'y a amené, puis l'invitation à venir enseigner à São Paulo, au Brésil, en 1935, l'a mis en contact direct avec les Indiens d'Amazonie dont l'organisation sociale et les mythes seront au cœur de son travail. Ecrit vingt ans plus tard, Tristes Tropiques est à la fois la remémoration de ce voyage, un écho de la difficulté du travail de terrain, la description minutieuse d'un riche matériel ethnographique. Mais ces éléments sont mis en résonance avec d'autres expériences: les étapes de la formation, le voyage de l'exil vers les Etats-Unis en 1941, la rencontre avec André Breton, une mission au Pakistan après la guerre, dans un «feuilleté temporel» proustien. Tristes Tropiques est un de ces livres qui ont marqué en profondeur des générations de lecteurs. Il s'achève par une leçon de modestie pour notre espèce: «Pas plus que l'individu n'est seul dans le groupe et que chaque société n'est seule parmi les autres, l'homme n'est seul dans l'univers.» Une leçon sans cesse oubliée: le pillage du monde animal et végétal, les crimes de la conquête de l'Amérique, les exactions du XXe siècle sont, pour ce moraliste pessimiste, les marques du «vide causé par notre fureur».

Fils de peintre, petit-fils de rabbin, élevé dans une bourgeoisie cultivée, Lévi-Strauss aurait rêvé de devenir compositeur (la musique restera un de ses plus grands bonheurs), écrivain (il y a une ébauche de roman dans Tristes Tropiques). Le champ de ses explorations intellectuelles est vaste, dès le départ: à la géologie, qui lui permet de saisir le moment où le temps et l'espace se confondent, il ajoute la lecture de Marx, celle de Freud, trois démarches qui «démontrent que comprendre consiste à réduire un type de réalité à un autre». Au Brésil commence ce que Catherine Clément appelle «la grande aventure de l'esprit», dans le dossier consacré à Lévi-Strauss dans le Magazine littéraire de mai. Une aventure qui se matérialise avec audace dans la thèse que l'ethnologue rédigera à New York, pendant les années d'exil, Les Structures élémentaires de la parenté, un ouvrage ardu que peu de lecteurs comprendront, mais reconnu par Simone de Beauvoir et Georges Bataille. En dégageant les structures inconscientes qui régissent les échanges entre les groupes humains (femmes, biens), en cherchant comment se fixent les rapports entre nature et culture, comment des conduites symboliques ont des effets sur la vie matérielle, Lévi-Strauss donne à l'ethnologie des outils dont elle ne pourra plus se passer.

En 1962 paraît La Pensée sauvage, étape essentielle dans l'élaboration de sa méthode. Il y formule l'hypothèse que la pensée dite magique des «sauvages» obéit à la même logique que la pensée scientifique, avec d'autres outils. Ce qui compte, ce ne sont pas les éléments avec lesquels est «bricolée» cette pensée mais les rapports qu'ils entretiennent entre eux. «L'œuvre du peintre, du poète ou du musicien, les mythes et les symboles du sauvage doivent nous apparaître sinon comme une forme supérieure de connaissance, au moins comme la plus fondamentale, la seule véritablement commune et dont la pensée constitue la pointe acérée: plus pénétrante parce que aiguisée sur la pierre des faits mais au prix d'une perte de substance», écrit-il dans Tristes Tropiques.

Cette «pensée sauvage», il la voit à l'œuvre dans les systèmes d'analogie entre l'homme et le mode sensible - animal, végétal, minéral, cosmique - en œuvre dans le totémisme. Puis dans l'immense édifice que forment les Mythologiques, ce collage d'éléments empruntés à divers récits qui jouent entre eux, selon une méthode qui doit au surréalisme et à la psychanalyse. Dans la Pléiade, ce pan de son travail est représenté par les petites Mythologiques: La Potière jalouse et Histoire de Lynx. Derrière les systèmes que les humains ont inventés pour penser et classer le monde, Lévi-Strauss recherche les invariants. Dans Regarder, écouter, lire, il revient à sa propre culture: Poussin, Rameau, Diderot, la musique et la peinture. Son héritage, dit Vincent Debaene, est «moins une école ou un mouvement que l'ouverture d'un espace de problèmes et une certaine façon de les poser, moins une lignée qu'une brèche dans la pensée». Et par cette brèche, le regard peut se porter avec une bonne distance sur les manifestations de l'esprit humain, en cherchant ce qui le structure au-delà de la diversité des formes.