Juste sous la surface de chaque paragraphe du «Nom de la Rose», du «Pendule de Foucault» ou du «Cimetière de Prague » affleurent des questions qui orientent les récits: c’est en déchiffrant (des textes, des cartes), en décodant (des formules, des hiéroglyphes), ou en démêlant (le vrai du faux) que frère Guillaume, Casaubon ou Simonini déploient l’intrigue des romans dont ils sont les personnages principaux.

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Cette dynamique si particulière, l’Umberto Eco romancier la doit à l’Umberto Eco théoricien. Un corps de doctrine vaste, audacieux, protéiforme, malaisé à circonscrire tant le maître de Bologne a touché à des domaines différents: sémiologie («Sémiotique et philosophie du langage», 1988 pour la traduction française), herméneutique («Les Limites de l’interprétation», 1992), protocoles de lecture («Lector in fabula», 1985), organisations du savoir («De l’arbre au labyrinthe», 2010), esthétique (pivot autour duquel orbite sa thèse sur Thomas d'Aquin soutenue en 1956), anthropologie («La Guerre du faux», 1985), problématiques de la traduction («Dire presque la même chose», 2006) ou, parsemées un peu partout et jusque dans sa dernière œuvre de fiction («Numéro zéro», 2015), du journalisme critique et de la théorie du complot.

Si l’on devait, pour résumer à outrance, trouver une ligne conductrice à cette pensée gargantuesque (ce qui veut également dire qu’elle est bardée de traits d’humour), elle s’enroulerait peut-être autour de la notion d’ambiguïté. C’est déjà le propos qui inaugure «L’Œuvre ouverte» (1979): «L’œuvre d’art est un message fondamentalement ambigu, une pluralité de signifiés qui coexistent en un seul signifiant.» Face à ce trouble, Eco s’est posé la question des manières de l’éclaircir. Dans le domaine du texte, cela l’a amené à construire, de «Lector in fabula» aux «Limites de l’interprétation», l’une de ses propositions les plus célèbres: un roman (par exemple) n’est qu’une matière inerte tant qu’il n’est pas lu par un lecteur qui se charge de remplir les blancs entre les mots du texte – bref, de créer un univers qui n’était que suggéré par ces mêmes mots: un monde possible. Pour ce faire, le lecteur utilise ce que Eco appelle son «encyclopédie», à savoir l’ensemble de ses connaissances - on peut parler de «compétences de lecture». Ce que dit aussi Eco – et il s’opposera en cela frontalement à Derrida –, c’est que, bien que chaque lecteur réalise sa propre lecture, le nombre des interprétations possibles n’est pas infini: tout texte possède une cohérence interne qui permet qu’on lui fasse dire beaucoup de choses, mais pas n’importe quoi. Ou comme il l’explique lui-même: «Une interprétation paraissant plausible à un moment donné du texte ne sera acceptée que si elle est confirmée – ou du moins si elle n’est pas remise en question – par un autre point du texte.» Il existe donc des lectures bienveillantes et des lectures malveillantes – qui peuvent ouvrir la porte au complotisme.

C’est en mettant en pratique cette parcimonie interprétative que frère Guillaume fait avancer son enquête sur les meurtres qui endeuillent l’abbaye du «Nom de la Rose». Et c’est peut-être dans cette manière de faire que l’on trouve l’enseignement principal du gai savoir d’Umberto Eco: une liberté qui ne cède jamais à l’anarchie.