Pas vraiment le profil d'une bête à concours. L'année dernière, Soweto Kinch a remporté le premier prix de saxophone organisé par le Montreux Jazz Festival. En quatre ou cinq standards, muni d'un alto dont la patine trahit la vie tumultueuse, le jeune Britannique a convaincu un jury plutôt intransigeant. «Je n'aime pas trop l'idée de compétition. Mais je me suis dit que cela me motiverait à travailler beaucoup sur un temps limité.» De retour cette année pour un concert en préambule de Cassandra Wilson, il vient de passer plusieurs jours sur la Riviera, à écumer les jam-sessions tardives et à rencontrer ses mentors de passage, comme Charles Lloyd qu'il ne cesse de citer en référence ultime.

Large chaîne scintillante autour du cou, chemise ample, Soweto Kinch vient de sortir un disque brillant où le parler rap, les particules reggae et le jazz abrasif s'entrechoquent avec volupté. Il a 25 ans mais sa musique d'une maturité stupéfiante vient de très loin, d'une conscience historique qui ne souffre aucune faille. Un père dramaturge venu de la Barbade, une mère jamaïcaine qui a choisi après un rêve mystique le prénom de son fils, Soweto Kinch naît à Birmingham, dans un contexte où les communautés de l'Empire déchu malaxent leurs identités. «Adolescent, je vivais dans ce creuset culturel. Et quand j'ai étudié l'histoire à l'université, je me suis confronté à une vision totalement euro-centrique qui ne correspondait pas à mon parcours.»

Trêve de cours, Kinch choisit ses lectures. Il dévore les bibliothèques de l'émancipation noire, les poètes créoles et les romanciers engagés. Clarinettiste dès l'âge de 8 ans, il appréhende la musique avec la même soif de savoir. Il cite en vrac Benny Carter, Ornette Coleman et Eminem, compare leurs mérites, jauge leurs compétences. «J'ai l'impression que tout a déjà été fait, emballé et vendu en musique. Je ne peux m'en sortir que si je redécouvre une certaine naïveté.» Ce n'est pas le terme qui surgit en premier à l'écoute de Conversation with the Unseen. Mais il y a dans cet album une certaine qualité d'émerveillement, un génie de la stupeur qui confirment l'indépendance racée de Soweto Kinch.

Soweto Kinch en concert. Sa 19, 21h. Casino Barrière. «Conversation with the Unseen» (Dune/RecRec).