Collectif. La Poésie en Suisse romande depuis Blaise Cendrars, présentée par Marion Graf et José-Flore Tappy. Seghers, 312 p. (En librairie le 24 janvier)

C'est un volume broché de 300 pages au format agréable à manier et à la couverture attirante, avec ses deux figures bleues de Jaques Berger qui se dévisagent – avant d'entrer peut-être en conversation. L'anthologie de la poésie en Suisse romande qui paraît ces jours-ci chez Seghers est la première du genre publiée en France. En quatre sections, elle présente 34 auteurs du XXe siècle, de ceux qui, nés avant 1900, ont «inventé un lieu de parole» à ceux qui, nés après 1945, «parlent dans la précarité». Elle s'assortit de brefs portraits de chacun des auteurs retenus et d'un éclairant tableau d'un siècle de poésie dans notre pays, brossé par la spécialiste qu'est Marion Graf (historique, éditeurs, revues, accueil critique, relation au monde). Quant à José-Flore Tappy, elle-même poète, elle a apporté à cette entreprise commune sa compétence d'éditrice de textes à partir d'archives littéraires.

Dans sa préface, le directeur de Seghers, Bruno Doucey, déclare vouloir faire oublier le discrédit qui frappe les poètes de langue française vivant hors de l'Hexagone, en particulier ces «plus proches voisins [qui] sont ceux que nous connaissons le moins». Seghers a déjà réédité en 2002 la monographie consacrée à Gustave Roud dans la collection Poètes d'aujourd'hui et a publié récemment un volume sur Anne Perrier, en attendant celui qui paraîtra en février sur Maurice Chappaz. Le temps semble donc venu pour que nos voisins lisent enfin les poètes présentés ici pour ce qu'ils sont: «des écrivains inclus de plein droit dans la littérature d'expression française», et non cantonnés avec d'autres dans d'incertaines marges post-coloniales.

Cette anthologie de référence, qui s'adresse aux lecteurs français d'abord mais sans exclusive, présente un choix d'auteurs volontairement restreint, de façon à accorder davantage de place à chacun (une autre anthologie, plus vaste, est en préparation en Suisse). «En ce temps-là j'étais en mon adolescence…»: récité par le jeune père du film Rois et reine d'Arnaud Desplechin, le début de la Prose du transsibérien explique le choix éditorial de faire figurer le nom de Cendrars dans le titre, comme un argument de vente plus percutant que celui de l'auteur du Petit Village, recueil pourtant antérieur de dix ans. Et si un extrait du renversant Théâtre des paroles conclut l'ouvrage, c'est que Valère Novarina (né à Genève de père français) est depuis peu détenteur d'un passeport suisse!

Même si les poètes présentés ici ne sont en aucune manière des inconnus, il y a des découvertes à faire parmi eux, et pas seulement parmi les plus récents: si l'Ode au pays qui ne veut pas mourir d'Alexandre Voisard chante dans les mémoires, qui se souvient en revanche du magnifique élan de liberté qui soulève et emporte «toute la nomenclature de la petite ville» de Werner Renfer? C'est l'utilitité et le charme de cette anthologie de faire relire telles fraîches pages oubliées de Batailles dans l'air, un des plus anciens recueils de Jacques Chessex ou le beau poème «Maison du soir» de Georges Haldas. De mettre en évidence la qualité de la prose poétique chez tant d'auteurs, de Charles-Albert Cingria, Gustave Roud et Edmond Crisinel à Philippe Jaccottet, Vahé Godel ou Pierre Chappuis, parmi beaucoup d'autres: avec la pratique de la traduction, c'est là sans doute une vraie spécificité romande. Ou encore de suggérer une parenté secrète, via la référence au haïku, entre des voix aussi diverses que celles de Lorenzo Pestelli, Frédéric Wandelère, Sylviane Dupuis et François Debluë.

Ce que cette excellente anthologie ne dit pas, c'est la bonne santé de ce secteur de l'édition par rapport à la France. Le tirage moyen d'un recueil est le même de part et d'autre de la frontière, alors que le public potentiel est plus de trente fois plus nombreux dans l'Hexagone. Effet de périphérie peut-être, mais qui n'a pas empêché la Suisse romande de concilier marginalité et rigueur.