Que faisiez-vous pendant la nuit du 12 octobre au 25 mars? Si vous étiez sous la couette en train de lire des romans policiers scandinaves, votre alibi est bon. Le vent souffle du Nord sur le polar européen. Dans le sillage de Henning Mankell, une horde d'excellents auteurs scandinaves a envahi les librairies d'abord allemandes, puis françaises et italiennes.

Au commencement il y a un couple marxiste, Per Wahlöo et Maj Sjöwal, qui dans les années 1960 invente un Maigret suédois, Martin Beck, râleur et obstiné. La Suède décrite par le duo tranche avec la belle image de paix sociale qu'on associe aux sociodémocraties du Nord. Dans cette Stockholm-là on viole, on arnaque, on se drogue et on tue. Aussi importants en Scandinavie que Simenon en France, Wahlöo et Sjöwal ont ouvert la voie à la génération suivante, dominée par la haute stature de Henning Mankell et de son inspecteur Kurt Wallander. Venu de la classe ouvrière, Mankell a connu une enfance pauvre. Epris d'Afrique, où il a beaucoup voyagé, il vit au Mozambique. C'est lors d'un retour d'Afrique qu'il a pris conscience des profondes mutations en cours dans la société suédoise, devenue plus riche, mais aussi plus inégalitaire. L'argent facile a engendré trafics et corruption, l'immigration mal encadrée a entraîné le début du racisme et des crimes racistes, thème récurrent chez les auteurs nordiques, avec l'inquiétante montée des sectes. Le meurtre d'Olof Palme, les interrogations des historiens sur les zones d'ombre du passé, dont la Seconde Guerre mondiale, sont les autres facteurs qui ont fait voler en éclats une histoire officielle fondée sur le mythe de l'égalité et de la neutralité.

Le besoin de se pencher sur leur société est une passion que partagent tous les auteurs du Nord, très homogènes dans le choix des thématiques, mais aussi dans leurs qualités proprement littéraires: sens de l'atmosphère, goût des personnages complexes, art de distiller un suspense tranquille, par petites touches, aux antipodes de la trépidante efficacité américaine. Les différences nationales ne sont guère marquées. Sur fond de neige persistante, l'humanisme de l'Islandais Arnaldur Indridason fait écho à la sensibilité du Finlandais Matti Yrjänä Joensuu, père du flic Harjunpää: même sens du spleen, même critique acérée d'une société de moins en moins solidaire. Si les Norvégiens trouvent les Suédois trop sérieux, alors que les Suédois trouvent les Norvégiens trop fun, un regard extérieur peine à discerner de grandes différences entre les deux pays, dont les auteurs ont en commun une rébellion contre une certaine tradition psychologique et la volonté d'explorer «les arrière-cours de l'Etat providence», analyse le Norvégien Jon Michelet. Cela étant, l'humour et le sens du déjanté ne sont pas les qualités premières des Nordiques: on ne connaît pas encore de Donald Westlake ou de Christopher Moore scandinaves.

Parmi les auteurs à suivre, citons les Norvégiens Jo Nesbo et Gunnar Staalesen, qui mettent en scène des «privés» très convaincants; le Suédois Leif GW Persson, plus politique que Henning Mankell; et enfin un petit groupe de femmes, nouvelles venues sur une scène jusqu'alors masculine sans être machiste: Liza Marklund, Annika Bentzon ou Asa Larsson, dont le dernier thriller, Horreur boréale, a obtenu le Prix du roman policier suédois.

Henning Mankell, Le Retour du professeur de danse, Seuil; Leif GW Persson, Sous le soleil de minuit, Presses de la Cité; Matti Yrjänä Joensuu, Harjunpää et le prêtre du mal, Gallimard; Arnaldur Indridason, La Femme en vert, Métailié; Gunnar Staalesen, Anges déchus, Gaia.