Roman

Le percepteur n’était pas attendu

Dans «Pas Liev», Philippe Annocque glisse du récit étrange, un peu comique, à un effroi parfaitement maîtrisé

Dans la plaine, au soleil couchant, Liev avance avec sa valise. Il se rend à Kosko où l’attend un poste de précepteur. Nul endroit pour se soulager discrètement. Ah, oui, une baraque en briques derrière laquelle se dissimuler. Personne pour le renseigner. Juste un cycliste à la veste rapiécée. A Kosko, l’accueil est étrange. Pas vraiment hostile. On dirait plutôt que Liev n’est pas attendu. Ou alors plus tôt. De toute façon, les enfants ne sont pas encore là. En attendant, Monsieur Hakkell, une sorte d’intendant, donne à Liev des factures à copier dans un cahier. Ce n’est pas pour cela que celui-ci a été engagé mais il est conciliant et accepte la tâche. Il n’y a rien d’autre à faire. Liev fait un peu penser au Plume d’Henri Michaux. Pas trop sûr de son droit à être là, à exister. Et à Kosko, on ne lui facilite pas la tâche. Une grande femme maigre, sans âge, Magda, qui semble s’occuper de la marche de la maison, le traite un peu comme si c’était lui l’enfant. Ou alors une chose, un animal domestique peut-être, qu’elle met dans son lit. Liev est arrangeant, si être pénétrée fait plaisir à Magda, pourquoi pas.

Ainsi va la vie à Kosko, d’une question sans réponse à une autre. Liev rencontre peu de monde: une dame qui semble une gouvernante, une jeune femme, Mademoiselle Sonia, la fille des maîtres? Il l’accompagne une fois à vélo, et se croit fiancé avec elle. Il y a aussi un beau jeune homme souriant, plutôt amical. Un jour, les enfants sont là. Sûrement qu’ils sont là, même si Liev ne les voit pas. On aurait pu le prévenir, se dit-il. Chaque jour, il prépare des exercices. Jamais les cahiers ne reviennent. C’est un peu difficile de trouver le bon niveau de connaissances de ces enfants dont il ne sait rien. Mais personne ne se plaint et Liev continue à préparer les exercices. L’incertitude est son domaine, parfois il y semble à l’aise, parfois il la subit. Il y a peut-être une loi à laquelle il est soumis, mais il ne la connaît pas. Contrairement à celle qui s’applique dans Le Château de Kafka, elle ne semble pas lui être défavorable.

Puis, un jour, la mécanique de l’existence de Liev se dégrade peu à peu. De protectrice et maternelle, Magda devient inamicale. Le jeune homme souriant ne sourit plus. Il frappe. Et le mariage? On ne sait pas s’il a eu lieu. D’ailleurs, à quoi reconnaît-on un mariage? Et un jour, Liev a dû y aller. Où? Ailleurs. Dans une grande salle. On l’a sommé de parler. De dire ce qu’il avait fait. Liev, on le sait, est conciliant, il ne veut pas décevoir. Mais il ne sait pas ce qu’on attend de lui. Ni d’où il vient. Ni qui il est. On se souvient alors de signes inquiétants dont Philippe Annocque a parsemé le récit, d’une chaussure d’enfant isolée, perdue dans la plaine, au début, de menaces diffuses, d’un récit dédoublé dont seule la chute différait. Où sommes-nous, à notre tour? Dans un cerveau malade? Au cœur d’une machine paranoïaque? D’une étrangeté un peu comique, le livre glisse vers l’effroi, imperceptiblement, de manière implacable. Glaçant. Magnifiquement maîtrisé. 

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