Captain America, Les Quatre Fantastiques, X-Men, Hulk, Nick Fury, Kamandi, The Demon… Ces noms irriguent une partie de la culture populaire américaine mondialisée. Ajoutez-y Le Quatrième Monde, son œuvre maîtresse, et vous comprenez pourquoi Jack Kirby a acquis de bon droit le surnom de «roi des comics». Et ce n’est là que la partie la plus connue de son travail, car l’homme était d’une polyvalence extrême. Outre les super-héros, il travaille durant les années 1950 sur des séries de westerns et ira jusqu’à définir la bande dessinée dite «romantique», alors très en vogue. Une vingtaine d’années plus tard, il revisite même le récit de guerre. Entre 1974 et 1975, il reprend les histoires des Losers paraissant dans le magazine Our Fighting Forces.

A lire: Captain America, le patriote qui rapporte

Ce commando d’élite est apparu pour la première fois en 1969 sous la plume de Robert Kanigher. Lorsque Jack Kirby en hérite, les séries du Quatrième Monde ont été arrêtées pour mévente. Prodigieusement productif, capable de réaliser avec autant de constance plusieurs titres par mois – scénario et dessin –, il décide alors de reprendre les aventures des capitaines William Storm et Johnny Cloud, du sergent Clay et du soldat Mackey. Du Pacifique à l’Europe et l’Amérique du Sud, le quatuor est envoyé sur tous les fronts pour résoudre des situations compliquées et surtout extrêmement dangereuses.

Un homme d’expérience

Ces récits relativement courts dégagent une saveur particulière, sûrement due à la liberté qu’a eue l’artiste, malgré les récriminations des fans. En effet, sous sa plume, les Losers n’étaient plus des perdants au sens propre, à moins que ce nom ne vienne de leur malchance à n’hériter que des missions les plus dangereuses. Impossible pour Kirby d’incarner l’échec, lui le chantre de l’épopée débordante et du mouvement perpétuel adapté à la bande dessinée. Face au commando, les vrais perdants sont bel et bien leurs adversaires.

L’autre élément qui rend ces histoires de guerre particulières tient au fait que Kirby a lui-même vécu le conflit. Né en 1917, il partit pour l’Europe en 1943, où il est dit qu’il effectua des missions de reconnaissance. Il puise dans sa propre expérience la matière de ses récits; il tire de ses souvenirs ces atmosphères plombées, dans lesquelles des soldats allemands clonés et monolithiques, des hommes sans visage, sans identité, ou des caricatures japonaises donnent la réplique à des héros blasés. La force du King est de faire des moments attendus du récit de guerre (infiltration, assaut, traîtrise, etc.) des morceaux épiques et intenses. Le mouvement a toujours été la clef de son art; adapté à un monde qui bouge et tremble sur ses bases, cela décuple l’énergie qui sort de ses pinceaux.

Une guerre juste

Dans ces armées aux visages similaires qui ne forment que l’«ennemi», sans jugement, émergent des êtres fourbes, violents ou mesquins, humanité pervertie qui donne son sens à la guerre, bras armé de la justice: officiers sanguinaires et fanatiques, profiteurs, contrebandiers américains, collaborateurs…

Les portraits sont rarement nuancés, même si certains traîtres retrouvent le sens de la patrie dans une mort rédemptrice. Souvent, les histoires tournent à la morale taquine, les méchants subissant le juste courroux d’un destin que les Losers ne font qu’appliquer. C’est l’histoire de l’arroseur arrosé, du mitrailleur mitraillé, que Jack Kirby amplifie par l’ironie et l’énergie qu’il insuffle. Royalement.


Jack Kirby, «Les Losers», Urban Comics, 272 pages