C’est l’histoire d’une femme qui a perdu son âme dans une époque qui, elle, a perdu beaucoup de ses repères. Avec ce gros roman, Bob Shacochis – né en 1951 – conjugue la chronique politique, le thriller et le reportage, lui qui a servi dans les Peace Corps et qui, en 1994, fut correspondant de guerre en Haïti, lorsque les Américains voulurent y «distribuer la démocratie comme des bonbons». C’est justement sur cette île que se situe une partie du récit de Shacochis, une fresque qui enjambe aussi les frontières pour nous entraîner dans la Croatie de la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Turquie des années 1980 et les Etats-Unis, à l’époque du conflit irakien.

Elle s’appelle Jackie Scott, la troublante héroïne de Shacochis. Mais, parce qu’elle est «un caméléon professionnel», on la connaît également sous le nom de Renee Gardner, de Dottie Chambers ou, parfois, de Dorothy Kovacevic. «Blonde, jeune et exaspérante», cette photographe free lance ressemble aussi un peu à Mata Hari: espionne à ses heures, elle fait rêver les hommes en changeant constamment de visages. Une femme traquée? Ou, au contraire, une manipulatrice machiavélique? C’est ce mystère qu’élucide peu à peu le romancier en brossant le portrait de cette fantomatique Jackie.

Vaudou haïtien

Il y a du John Le Carré sous la plume de Shacochis, dont l’héroïne finira par être retrouvée morte au bord d’une route en 1998, en Haïti où se croisent vagabonds, militaires, reporters, agents spéciaux et membres d’organisations humanitaires. Parmi eux, l’avocat Tom Harrington, un défenseur des droits de l’homme qui connaissait Jackie et qui va enquêter sur sa disparition au fil d’un long suspense où se débattent pas mal de personnages qui, comme Jackie ou son père, ont perdu leur âme «pour renaître dans le but d’engendrer le malheur à travers le monde». Multipliant les flash-back sur fond de vaudou haïtien, juxtaposant les époques et les registres, l’auteur d’Au bonheur des îles (Gallmeister) explore dans ce roman follement ambitieux six décennies de désordres géopolitiques.


Bob Shacochis, «La femme qui avait perdu son âme», trad. de l’anglais par François Happe, Gallmeister, 792 p. ***