«Alors, on fout le camp?» Au Théâtre de Grand Champ à Gland, Jean-Louis Trintignant s'arrache à ses draps de malade. Il lui reste quelques jours à vivre, tout comme à son complice Roger Dumas. C'est du moins ce que Samuel Benchetrit a décidé. L'ex-époux de Marie Trintignant signe Moins deux, comédie aussi sensible que tenue, spectacle léger jusqu'à la bravade au bord de l'abîme. Dans les coulisses encombrées d'après- représentation, l'auteur, 30 ans, lâche, sanglé dans sa veste de cuir: «Ce sont des bolides, ils ont besoin de tourner beaucoup.» Patrick Messmer, lui, qui travaille depuis un an à l'organisation de cette première mondiale, s'en moque. 350 spectateurs ont vibré et le critique apprécie la beauté étrange du geste.

C'est que Moins deux n'est pas une création comme les autres. Ou alors c'est un paradigme, si on admet que tout spectacle en cache un autre, que derrière la manœuvre d'un comédien une autre se rejoue dans la mémoire du spectateur. L'acteur est toujours accompagné de son double, ici plus que jamais. Impossible d'envisager la pièce de Benchetrit sans penser à sa précédente, Comédie sur un quai de gare, à l'affiche en Suisse romande en 2003. Jean-Louis Trintignant y incarnait déjà un père condamné, tenu en vie par une seule ambition: confier sa fille, jouée par Marie Trintignant, à un homme qui sache l'aimer autant que lui. Auparavant, sur d'autres scènes, le père et la fille s'étaient murmuré, pudiques comme on l'est seulement dans l'amour, des mots écrits par Apollinaire à Lou, sa folie, sa raison de survivre. Tressage aimant sur lequel avait déjà veillé Benchetrit.

Moins deux – qui programme jusque dans son titre à plusieurs détentes l'absence – est riche de ces paysages intérieurs, hanté surtout, plus que ne le voudrait l'auteur, par Marie Trintignant, dix-huit mois après la tragédie de Vilnius. Serait-il endeuillé, ce face-à-face entre deux vieillards en phase terminale décidant de fuguer? Mais non. La comédie file sur des chemins de traverse sans jamais perdre son cap, commandée par le principe de plaisir plus que par un sinistre compte à rebours. Benchetrit conçoit un espace nocturne où la fiction relaie la réalité, où le désir suspend la fatalité, où une madone peut apparaître au bout du couloir, un enfant tomber dans les bras de son père, après trente ans de séparation. Et rien que pour cet acte de foi dans le pouvoir consolateur du jeu, ce Moins deux mérite d'être salué.

«Alors, on fout le camp?» Dans son pyjama rayé, Jean-Louis Trintignant indique le mouvement. Voix douce de hobereau sauvage habitué à sillonner sur son vélo les routes ocres d'Uzès, la ville où il a ses cafés de rêverie. A ses côtés, Roger Dumas, aussi rauque que son compagnon est clair, est le coéquipier idéal. Les fugueurs font de l'auto-stop. Une femme enceinte (Valérie Crouzet qui change de peau avec l'aisance qu'ont les personnages de nos rêves) cherche le chemin de la maternité. Son amoureux s'est volatilisé: peur bleue d'engendrer. Terreur de la paternité et zoom sur l'essentiel: si les fugitifs se métamorphosent en enquêteurs à la recherche d'un père perdu, c'est leur propre destin paternel qu'ils vont jouer aussi. Jules évoque ainsi ses enfants aimés qui ne sont pas les siens, tandis que Paul (Jean-Louis Trintignant) se rappelle une demoiselle abandonnée en pleine grossesse et leur enfant qu'il n'a jamais connu.

Fatalité tragique? Non. André Breton et sa pensée magique inspirent plus Benchetrit que Racine. L'enfant perdu ne l'est pas tout à fait. Jean-Louis Trintignant la retrouvera: elle s'appelle Lou – comme la compagne d'Apollinaire – elle est actrice, elle joue Oncle Vania de Tchekhov. Et le père orphelin a cette audace: il entre sur scène en pleine représentation, il interrompt sa fille au milieu d'une réplique. Il se passe alors ceci: dans le trouble d'un rêve partagé, Jean-Louis Trintignant serre l'apparition dans sa robe cerise. Comme pour rappeler que le théâtre, c'est parfois ceci: l'espace jamais tout à fait désenchanté où l'absence se supporte mieux qu'ailleurs. Puissance d'un désir fait présence. n

Moins deux, Morges, Beausobre, le 12 janvier (loc. 021/804 97 16); Pully, Octogone, le13 (loc. 021/721 36 20); La Tour de Trême (Fr), CO2, le 18 (loc. 026/913 15 46). Théâtre de Vevey, le 31 (loc. 021/923 60 55).