Chef de file désormais consacré de la musique contemporaine française, le compositeur Pascal Dusapin a eu les honneurs d'une commande de l'Opéra de Paris. Avant la présentation prochaine de deux de ses précédents ouvrages (Medeamaterial et Niobé) à Lausanne, la création de Perelà, l'homme de fumée, à l'Opéra-Bastille, fait figure d'événement. A la source de ce quatrième ouvrage scénique, et en amont de tout dessein musical, on trouve un texte, qui obnubile Pascal Dusapin depuis près de dix ans: Il codice di Perelà, que l'écrivain italien Aldo Palazzeschi, proche du mouvement futuriste, a publié en 1911.

Perelà, l'homme de fumée, c'est un peu l'ancêtre tendre de L'Etranger ou l'esquisse diaphane de L'Homme sans qualités. Figure de cendre, pardessus emprunté à Pessoa, valise du commis voyageur pour tout bagage, il débarque sans autre explication dans une société non identifiée, temporellement hybride. Il y a dans ce microcosme une reine ancienne – sorte de Ménine à face de tarentule, un roi de jeu de cartes digne de Lewis Carroll, des petits potentats outranciers, un philosophe désabusé, une femme en quête d'amour.

Le chœur se voit quant à lui réuni dans un peuple de clones: l'œil déambule entre la science-fiction sophistiquée et les Teletubbies… La mise en scène, signée Peter Mussbach, date donc bien de 2003, avec son lot de croisements référentiels, d'abondance technologique, d'emphase visuelle.

L'homme de fumée atterrit donc, et l'ordre du monde se renverse. Perelà est observé, accueilli, très vite adulé. Sa différence fascine, le monde projette sur lui son besoin d'ordre et de directives. On le veut pour maître, mais Perelà, fils des Parques, n'a rien à offrir en matière de loi: «Moi je suis léger, très léger», répète-t-il. La folie sociale et politique lui tombe rapidement dessus: la lourdeur s'irritant de l'immatérialité, l'idole devient bouc émissaire et finit en prison. Perelà, 33 ans, porté aux nues puis condamné par les hommes: la fable est christique sans que Dieu trouve sa place dans la tragédie.

Le texte de Palazzeschi, forcément condensé et élagué pour l'adaptation scénique, puise dans la langue italienne quotidienne le ressort du mythe. Pascal Dusapin superpose à la trame narrative une construction musicale qui ne vient pas souligner la linéarité, mais la rompre. L'orchestre – celui de l'Opéra national de Paris dirigé par James Conlon – n'est pas là pour soutenir les voix, il est une d'elles. Il y a de l'oratorio dans cette parabole littéraire qui fait alterner les discours, du grand opéra dans la force des images, et du cinéma italien dans le parlando voulu par Dusapin. Quant à la fumée qui définit la nature de Perelà, elle se hume dans le traitement sonore: le compositeur fait tourner les volutes autour de notes pivots, cherche des orchestrations opaques et parfois mutantes (clavecin, sons électroniques, percussions). Ailleurs, des accords compressés, des déflagrations, un recours sans surprise à la fanfare, mais aussi l'apparition d'un faune joueur de flûte. Dusapin, élève de Xenakis, puise chez ses maîtres, de Varèse à Charles Ives ou Penderecki.

On peine longtemps à dégager une véritable identité dans ces jeux de compilation. Pourtant, Dusapin met en place un univers bien particulier, grâce à un rythme assez mystérieux où le temps s'étire, se dépose. Respiration longue de fumeur paisible, peut-être, voué à l'observation des volutes. Car, si son opéra se réveille bruyamment dans l'hystérie d'un archevêque – le contre-ténor Dominique Visse, parfait pour l'emploi – ou des scènes de folie féminine, il diffuse une forme étonnante d'apaisement. L'ensemble, léché et plus sophistiqué que totalement convaincant, aura révélé le texte de Palazzeschi aux francophones, et offert de grands rôles: à l'excellent John Graham-Hall, ténor et falsettiste dans le personnage de Perelà, et à Nora Gubisch, jeune voix de cendre époustouflante.

Perelà, l'homme de fumée, de Pascal Dusapin, dir. musicale James Conlon. Opéra-Bastille, Paris, les 13 et 15 mars à 19 h 30. Rens. 0033 892 697 868.

Medeamaterial (1990) et Niobé (1982), précédents ouvrages lyriques de Pascal Dusapin, seront donnés à l'Opéra de Lausanne du 13 au 22 avril. Rens. 021/310 16 00.