David Antin. je n'ai jamais su quelle heure il était. i never knew what time it was. Trad. de Pascal Poyet. Héros-Limite. 197 p.

Imaginez un texte sans ponctuation. Pas de point, pas de majuscule, pas de point d'interrogation, ni de virgule. Rien de tout cela. L'espace règne seul entre les segments de phrases suspendus, qui s'arrêtent lorsque celui qui a parlé respire.

Très vite, facilement même, le lecteur s'y glisse et se met à respirer avec l'auteur. Cette écriture singulière, poétique, qui renvoie au chant, à l'incantation est celle de David Antin, artiste américain, critique d'art, poète et performer né à New York en 1932, installé de longue date à San Diego, en Californie, un lieu où la terre bouge et qu'il voit peuplé d'Américains «nomades» qui campent sur le dos de cet «animal à la peau couleur fauve».

Les textes de David Antin, même s'ils ont été retravaillés par l'auteur, viennent de l'oralité. Invité par des musées et des manifestations littéraires ou poétiques, David Antin vient pour parler. Il explore le monde à travers le prisme de sa pensée qu'il déroule par la parole: «je veux être un poète qui explore l'esprit en tant que médium de sa poésie/pas l'esprit en tant que chose statique/mais l'acte de penser/et je ne peux être plus près de l'acte de penser que dans l'acte de parler et de penser en même temps», dit-il dans je n'ai jamais su quelle heure il était.

Alain Berset, l'éditeur genevois de Héros-Limite, qui publie ce texte étonnant de David Antin a déniché cet auteur dans le fonds Jacques Roubaud du Centre international de poésie à Marseille. Il est d'abord fasciné par Meditations paru en 1971 aux Etats-Unis mais c'est finalement i never knew what time it was, recueil publié avec l'aide de l'Université de Californie en 2005, qui sera confié au traducteur Pascal Poyet. Presque en même temps, Les Presses du réel sortent un autre titre de David Antin, ce qu'être d'avant-garde veut dire, la période est donc faste pour cet auteur traduit au compte-gouttes.

David Antin n'est pas un artiste qui fait des concessions: «je suis élitiste résolument indépendant et je me moque pas mal de faire quoi que ce soit si ce n'est pas ce que j'ai envie de faire», écrit-il. On sent, dans ses incantations, des indignations sourdes face aux dérives du monde et de ses habitants. Mais il sait aussi recréer des lieux, en quelques traits: «pour atteindre la grande métropole il vous fallait traverser les longues étendues désertes de orange county les bosquets d'agrumes et les champs de houblon et de fraisiers protégés du vent du littoral par d'étroits massifs d'eucalyptus en lambeaux». Il y a parfois dans ses descriptions quelque chose de la poésie d'un Blaise Cendrars, et ce n'est pas un hasard puisqu'il l'admire au point d'avoir baptisé son fils «d'après le nom romantique qu'a pris un jeune homme suisse en passe de devenir un grand poète français». Enfin, l'humour est partout présent - mais jamais gratuit - dans ses méditations parlées: ainsi lorsqu'il s'interroge sur le statut de l'œuvre d'art à l'aide d'étonnantes comparaisons. Les œuvres d'art sont-elles des «pièges à souris» ou «des boules de bowling qu'on lancerait vers les idées»? David Antin s'intéresse à une foule de choses, aux chutes de dromadaire, à l'achat de matelas, à la musique de Jeux interdits, à Ulysse, à la possible nomination d'Herbert Marcuse dans une université californienne. Mais son génie propre est d'utiliser chacun de ces sujets anecdotiques pour renvoyer à des questions fondamentales. Il s'interroge sur le son, sur l'espace, le temps, sur la mémoire, la place de l'homme sur la planète et dans l'univers: «il y a le temps/leur temps et mon temps/et peut-être qu'il n'y a que des notions du temps/différentes notions du temps/toutes ces choses arrivent dans une notion du temps/ou dans un mélange de notion du temps».

De texte en texte, la pensée se déroule, en liberté. Elle n'est pas dogmatique, ne se clôt pas, pas plus qu'il n'y a de point final. David Antin donne cependant un conseil, alors que sa femme s'interroge sur la qualité d'un matelas récemment acquis: «soit c'est le meilleur matelas possible pour elle et pour nous/soit pas/et c'est la situation qui je pense décrit le mieux notre condition postmoderne/à l'égard de laquelle je crois qu'il faut suivre le conseil de descartes/si vous êtes perdu dans la forêt et n'avez aucune idée par où aller/allez droit devant/car ce n'est probablement pas pire qu'autre chose».