Virgile Rossel. Revue Intervalles no 81. Automne 2008.

On peut dire que cet homme-là a été prophète en son pays, ou plutôt dans son village, pardon, sa ville de Tramelan, qui l'a couvert d'honneurs de son vivant déjà et vient de lui rendre un bel hommage pour les 150 ans de sa naissance. Mais Virgile Rossel (1858-1933) est un «Jurassien universel» dont la personnalité chapeaute les querelles interjurassiennes, ce qui tient de l'exploit, mais n'est pas allé sans inconvénient pour une œuvre tirée à hue et à dia par des protagonistes de la «question jurassienne». Ce numéro de la revue Intervalles se situe très au-delà d'un tel horizon. Il restitue le personnage dans son temps et dans ses multiples engagements. Résumé d'une brillante carrière: professeur de droit civil à l'Université de Berne de 1883 à 1912, conseiller national radical de 1896 à 1912, juge fédéral de 1912 à 1932. L'œuvre du juriste est considérable, mais difficilement mesurable. En tant que conseiller national, Virgile Rossel a joué un rôle déterminant au sein de la commission ad hoc qui a accouché du code civil suisse, entreprise fondamentale dans un pays qui comptait encore 25 codes civils cantonaux. Elu juge fédéral, il a largement contribué à établir la première jurisprudence relative à ce code civil qu'il connaissait si bien. Mais l'œuvre du juriste se dilue dans les rapports officiels et celle du juge dans la collégialité des jugements rendus.

Outre ce Rossel juriste, il existe un autre Rossel, l'écrivain, auteur d'une quinzaine de romans, de plusieurs recueils de poèmes, de pièces de théâtre, de paroles de chansons, auteur doublé d'un critique littéraire (Gazette de Lausanne notamment), et, surtout, d'un historien littéraire qui a produit, entre 1889 et 1903, quasi simultanément à celle de Philippe Godet (son ennemi intime), une Histoire de la littérature en Suisse romande.

Même si les rythmes de travail ont changé, il fallait une capacité de travail et de concentration hors du commun pour mener cette carrière protéiforme. Inévitable question, que reste-t-il de tout cela, et notamment de l'œuvre littéraire de Virgile Rossel? Plusieurs contributeurs fournissent d'intéressantes réponses. L'historien de la littérature est examiné par Daniel Maggetti et Roger Francillon, l'écrivain est lu par Claudine Houriet, Jean Prétot et Sonya Florey. Trois écrivains juristes ou magistrats (François Berger, Philippe Schweizer et Pierre-Alain Tâche) interrogent un lien éventuel entre droit et littérature, avec des conclusions fort divergentes. Trois historiens définissent le cadre historique dans lequel Virgile Rossel a évolué. Enfin des témoins donnent à découvrir un Rossel plus intime. Ces regards croisés autour d'un personnage et de son œuvre constituent un livre passionnant, non seulement sur Virgile Rossel lui-même, mais encore sur son époque et ses valeurs, et en pointillé sur la pérennité des œuvres et la fragilité du statut de «grand homme».