L'ombre est leur nid. Le danseur Japonais Hiroaki Umeda et l'actrice québécoise Marie Brassard ne partagent rien a priori, sauf l'amour de la nuit. Ces deux artistes ont chacun de leur côté marqué le premier week-end de La Bâtie Festival de Genève. Au Théâtre du Loup, une salle comble a ovationné vendredi et samedi le soliloque syncopé d'Hiroaki Umeda, 30 ans. A la Comédie de Genève, beaucoup ont suivi à pas de loup Marie Brassard dans les sous-bois d'une enfance qui lui ressemble sans doute.

Passer d'Hiroaki Umeda à L'Invisible de Marie Brassard, c'est larguer les amarres, s'oublier sur les rivages des amours blessées et revenir à soi dans un halo. Dans Accumulated Layout et While going to a condition, deux solos, Umeda impose son surplace, lacéré par des coups de fouet lumineux blancs. Sa danse, abstraite et athlétique, obéit à des impératifs sonores, mitrailles sourdes, canonnade caoutchouteuses, percussions de console. Ce qui frappe alors, au cœur de cette tempête électronique, c'est la maîtrise du danseur, une violence transcendée en ascèse, un combat détourné en méditation, un exil traduit en calligraphie. Umeda a cette qualité: il nous propulse dans une galaxie intérieure.

Exercice de démonologie

Territoire secret, donc. Chez Marie Brassard, le transport est aussi de mise. Robe noire à mi-cuisses, bottes de chasseuse assorties, elle dialogue avec ses démons dans L'Invisible. Elle raconte une nuit d'enfance - la sienne, celle de son double scénique, peu importe. Un homme, amant nuageux ou frère d'âme, entre dans ses rêves. Il lui parle, il l'aime, il la menace, il la réconcilie avec elle-même. C'est un conte. Hurlevent. Edgar Poe ou William Burroughs, cet écrivain qui d'une substance prohibée faisait une illumination. Au clair de lune, Marie Brassard est cet autre qui la visite et elle-même. Elle se dédouble, change de voix - prouesse technique - construit à vue le pays de ses cauchemars et en noie les contours.

Trop de mots parfois dans cet exercice de démonologie. Et comme un excès d'effets. N'empêche que la nuit de Marie Brassard tremble. Comme un secret qui ne nous regarde pas, mais qui anime son roman hanté. Une manière de survivre qui passe par le théâtre, cet endroit où l'on ment beaucoup pour voir plus clair en soi.