Le poète russe Joseph Brodsky disait de Joseph Roth qu’«un poème se cachait dans chacun de ses reportages». Et dans chacune des pages de ses romans et de ses nouvelles, serait-on tenté de renchérir. Perlefter, histoire d'un bourgeois, un inédit de Roth admirablement traduit par Pierre Deshusses, est un roman de mœurs, c’est-à-dire qu’à travers le personnage central, Alexandre Perlefter, homme moyen, pratique, sans opinions, on découvre un monde et une époque, avec ses bassesses, ses intrigues, ses peurs, que l’on n’a guère de difficultés à transposer dans le monde présent. Stendhal ne disait-il pas qu’«un roman est un miroir que l’on promène sur le chemin de la vie»? Le génie de Roth est qu’il a su prendre, dans chacune de ses œuvres, la photographie de cet entre-deux-mondes qu’a été l’entre-deux-guerres, avec les hiéroglyphes des champs de ruine de l’Empire des Habsbourg – c’est-à-dire de l’Europe.

Le vide du monde global

Le temps de la narration a le rythme d’un mouvement perpétuel: le présent a quelque chose d’inquiétant, hanté par les ombres glorieuses du passé – dans ce vaste kaléidoscope, tout est présent, tout est passé, tout est vivant. A la chute des Romanov et des Habsbourg a succédé «un caporal qui déjà donne des ordres à des généraux». Le monde impérial, qui comptait mille périphéries et autant de refuges, mille visages, a fait place au vide du monde global, désincarné.