Tête-à-tête

Perrine Valli, marquise des ombres

La jeune chorégraphe franco-suisse revient sur l’attentat du Bataclan dans un spectacle puissant, à l’affiche à Genève jusqu’à samedi. Conversation avec une artiste qui griffe en douce d’une pièce à l’autre

«Vous me conseillez le jus de gingembre, Perrine?» «Oui, mais faites comme moi, mettez une cuillerée de sucre, sinon c’est revêche.» La matinée s’effiloche et le bistrot genevois où on s’est donné rendez-vous n’est pas encore la volière mi-estudiantine mi-artiste qu’il devient à partir de midi. La chorégraphe et danseuse Perrine Valli a un air de Chihiro, l’aventurière mutine du cinéaste d’animation Hayao Miyazaki. Drôle d’idée? Avec ses petites plumes noires en guise de boucles d’oreilles, son visage d’estampe dessiné d’un pinceau léger, elle s’échappe d’un manga en baroudeuse d’ombres. Le Japon est d’ailleurs sa patrie d’élection.

Lire: «Dans l’ombre du Bataclan, la danse de vie de Perrine Valli» (LT, 2.05.2017)

A la voir ainsi, arpenteuse d’étendues fantasques, vous n’imaginez pas le tourment de ses pièces, la beauté noire de ses gestes, leur sensualité envoûtante parfois. La Franco-Suisse Perrine Valli, 36 ans, marque l’amateur depuis quelques années, au Théâtre de Vidy, à la Maison de la danse à Lyon, à l’enseigne de l’Association pour la danse contemporaine à Genève surtout. A la Salle des Eaux-Vives jusqu’à samedi, elle présente L’Un à queue fouetteuse, titre tordu pour une pièce qui se déploie en ondes de choc, requiem pour les victimes de l’attentat du Bataclan.

L’ombre de «Charlie Hebdo»

Est-ce Josée, sa mère psychologue, conseillère conjugale aujourd’hui, qui ne jure que par Freud et Lacan? Ou Pierre, son père médecin qui a l’habitude de voir la mort en face, comme elle le souffle? Ou son enfance flibustière sur les collines d’Aix-en-Provence, sa ville natale? Perrine Valli s’attaque aux mécanismes qui aliènent, aux libertés qui s’enraient. Conceptuel? A fleur de peau plutôt, théâtral parfois, fluide jusqu’à l’hypnose aussi. Au début de L’Un à queue fouetteuse, huit interprètes dansent comme un samedi soir, en fusion rythmique, quand éclatent des rafales. Ils s’effondrent, escortés dans la chute par les volutes du musicien Eric Linder. Ce dernier était à deux foulées du Bataclan le soir du 13 novembre. Dans son oreille, cris, sirènes, larmes ont longtemps passé en boucle.

«Ce spectacle est né avec les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015, raconte Perrine Valli. Dix jours après, j’ai décidé de quitter Paris, où je vivais une partie de l’année, et de m’établir à Genève. Je voulais continuer, modestement, le travail des dessinateurs de Charlie. C’est ainsi que j’ai conçu La Danse du Tutuguri, au Festival des arts vivants à Nyon, à partir de textes du poète Antonin Artaud, de son fameux Pour en finir avec le jugement de Dieu. Peu après, j’ai parlé à Eric Linder d’un spectacle qui commencerait par l’exécution de gens en train de danser, c’était avant le Bataclan, mais cette folie était déjà dans l’air.»

Le propos serait étouffant si Perrine Valli et sa bande ne maîtrisaient pas les détours de l’allégorie. D’un geste élémentaire à l’autre, elle raccommode une idée de l’humanité. «Le premier jour de travail, je propose aux danseurs des thèmes d’improvisation: la domination, l’espoir, etc. J’identifie des personnalités, ce qui permet de distribuer des rôles. Pour cette création, je leur ai beaucoup parlé du mythe de la caverne de Platon: des êtres sont enchaînés, ils cherchent à sortir du noir, à prendre leur envol. Nous avons aussi visionné Beau Travail, ce film dans lequel Claire Denis raconte le quotidien de légionnaires. Je voulais que mes danseurs comprennent que le muscle doit être habité, sinon rien ne se passe.»

Carolyn Carlson, Kate Moss, Sylvie Guillem comme idoles

Perrine Valli possède la souplesse entêtée de Chihiro face à la sorcière Yubaba. On imagine son enfance provençale. L’école Freinet dans la forêt, où elle apprend la débrouille. Les échanges avec sa mère, qui lui transmet un féminisme sans œillères. Cette soirée dans un petit théâtre d’Aix-en-Provence où elle est ravie jusqu’aux larmes par les bras follement effilés et les écarts d’une danseuse au corps hollywoodien: la grande Carolyn Carlson. «J’avais 9 ans et j’ai su que je serais danseuse comme elle.» Adolescente, elle admire le mannequin Kate Moss, «pour son féminisme rock’n’roll.» Et chérit la danse classique, Sylvie Guillem en particulier.

On lui fait observer que ses danseurs visent le ciel en oiseaux de feu comme ceux de Maurice Béjart. «Je n’ai jamais été influencée par d’autres chorégraphes, corrige-t-elle. Mes pièces sont nourries par des auteurs comme Artaud ou des philosophes comme Jean-Luc Nancy. La danse est pour moi liée à la philosophie parce que le corps a à voir avec l’espace-temps, avec une dimension métaphysique. Dans un beau spectacle, il y a des choses qu’on ne comprend pas, comme dans un texte de philo.»

Le mystère de la queue fouetteuse

Pour L’Un à queue fouetteuse, elle a fait exception à ce principe. Elle a emprunté à la grammaire du classique ses diagonales et ses mains parfaitement plates. «Je suis intransigeante sur la position des doigts, je suis une maniaque du détail.» Comblée, alors, Perrine? Oui. Non. «Le milieu de la danse est une machine à broyer les faibles», note-t-elle. Elle veut échapper aux routines de production, celles qui obligent à sortir un spectacle par an, sous peine de disparaître du circuit. Comment s’imagine-t-elle, justement, en 2020? «Je suis une formation dont le but est d’aider les gens à mieux exploiter leurs énergies. J’aimerais aussi avoir des enfants. Une vie plus conventionnelle, c’est pas mal aussi.»

Perrine Valli avait raison. Le jus de gingembre avec une pincée de sucre débride l’imagination. A propos, pourquoi cet étrange titre, L’Un à queue fouetteuse? «A cause d’un tableau de l’artiste américain Henry Darger que j’ai découvert il y a quelques années à la Collection de l’art brut à Lausanne. Il peint notamment des jeunes femmes dotées d’un pénis. Dans L’Un à queue fouetteuse, il peint un être humain doté d’ailes de papillon et d’une queue de gecko.» Perrine Valli, c’est bien Chihiro. Elle s’introduit dans la maison des esprits. Et vous la suivez les yeux fermés. Les dragons à queue fouetteuse peuvent ravaler leurs flammes.


«L’Un à queue fouetteuse», Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au sa 6 mai.

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